18 avril 2009

#80 BEAUTÉS DÉSESPÉRÉES


[Qu’est-ce qui fait que nous trouvions une personne belle. Où donc se situe la beauté. En fait, existe-t-il une telle chose que la beauté? Et si la beauté se situait ailleurs?

Réflexions à ma sortie d’un Presse International. ]



Voilà 100 000 ans, j’étais perçu comme un des plus beaux garçons de ma tribu. D’une beauté ensorcelante, vous dis-je. Tout contribuait à faire de moi un séducteur irrésistible. J’avais une longue chevelure hirsute qui tombait sur mes épaules velues, mon front était large et protubérant. Mes sourcils étaient abondants et pelucheux. J’avais des yeux immenses et mon nez était large et puissant, suffisamment retroussé pour laisser voir mes immenses narines noires au dessus de ma bouche évasée. Mes dents étaient longues et aiguisées. J’avais un menton proéminent et mon visage était recouvert de poil. Je faisais quelques 150 cm et je possédais une superbe carrure. Mon corps était recouvert de cicatrices, témoins notoires de ce vaillant chasseur que j’étais. J’étais le Brad Pitt du Paléolithique !

À n’en point douter, tous les casanova, les don Juan et les Pitt modernes me sont redevables, moi qui suis à l’origine de leur hérédité.

Mais tout cela, c’était il y a bien longtemps. Les temps ont bien changés depuis cette époque lointaine et les attributs qui faisaient de moi un casse-cœur magnétique ne trouvent plus preneur en votre ère moderne. Même ma transformation extrême subie peu après mon dégel ne m’aura pas assuré la pérennité de mon sex-appeal. J’ai fatalement perdu mon titre de Brad Pitt du Paléolithique.

Au Presse International, devant le comptoir des revues et journaux, je m’en suis bien rendu compte en tournant les pages d’un magazine People, consacré aux 50 plus belles personnes du monde entier. Indubitablement, mes gènes primitifs ont bien du se perdre quelque part aux travers de l’histoire pour céder leur place à une toute nouvelle esthétique. Au fil des pages de ce nouveau magazine, j’ai compris à quel point je ne pouvais rivaliser avec Johnny Depp, Brad Pitt ou George Clooney. Encore moins avec Angelina Joli, Penelope Cruz ou Scarlett Johansson.

Cela dit, il est bien joli, Brad Pitt. Et Scarlett Johansson est certes d’une grande beauté. C’est indéniable. Mais je réalise que mes critères d’appréciation diffèrent de ceux qui ont cours à Hollywood ou sur La Croisette.

En fait, si je puis reconnaître la beauté là où elle se trouve – selon ce qu’en dit People magazine – elle n’éveille en moi ni frisson et ni appel de concupiscence. La beauté m’indiffère. Sa perfection m’apparaît être son défaut capital que rien ne compense.

Je revendique l’imperfection. Je vous le dis, la véritable beauté se moque des yeux turquoise et des lèvres pulpeuses. Elle n’a que faire d’une poitrine saillante ou de pectoraux anguleux.

Depuis que j’évolue parmi vous, amis lecteurs, je réalise que la véritable beauté est bien plus subjective qu’on ne le pense. Elle s’imprègne de charme, de douceur et de coquetterie. La véritable beauté est du domaine du regard, du sourire, des clins d’œil complices et des attentions. Elle se rit des kilos en trop, des rides, des cheveux qui s’éclaircissent et de cet œil qui louche. La véritable beauté fait bon ménage avec les travers.

Que de révélations pour moi qui, il n’y a pas si longtemps encore, cherchais la beauté par ce que je voyais – en l’Autre – alors qu’en réalité, la réelle beauté de l’autre est ailleurs – en moi.

J’ai finalement reposé mon People magazine sur le présentoir et me suis dirigé vers la sortie. À la porte, j’ai croisé ce charmant garçon et, après que nos regards se soient rencontrés, j’ai réalisé que, oui, le charme opère encore, même après 100 000 ans.

Non, non. Je ne suis plus le Brad Pitt que j’ai un jour été. Mais j’ai aujourd’hui biens d’autres attributs qui, ma foi, compensent admirablement.

Nicolas, son nom.

11 avril 2009

#79 STAR ACADÉMIE (3)



[Troisième et dernier volet de ma série consacrée à Star Académie, j’aborde enfin ce que j’appelle la machine à faire des stars.

Y'a juste à ajouter les ingrédients et à appuyer sur "on" ...]




Depuis le début d’avril, deux évènements ont poinçonné la carte culturelle du Québec : la sortie des albums de Pierre Lapointe et de Star Académie. À TVA, à LCN et dans le Journal de Montréal, le lancement de "Sentiments Humains" de Lapointe n’aura été que timidement effleuré. En revanche, encore plusieurs jours après, celui de Star Académie 2009 continue de faire l’objet d’une couverture récurrente et pandémique du côté de Québécor.

Bienvenue dans la machine à fabriquer des stars.

Pour la compréhension :

Il y a d’abord Québécor inc. qui possède Québécor Média inc. qui elle-même possède TVA (télé généraliste), LCN (chaîne spécialisée en information), TVA Films (distribution de films), Vidéotron (cablodistributeur, services internet, téléphonie), Archambault (détaillant de musique, de livres et de films), Canoë (portail internet), Distributions Sélect (vente et distribution de musique et de vidéo), Disques Musicor (production, distribution et vente de disques) et Sun Média, qui elle-même possède le Journal de Montréal, le Journal de Québec, 24 heures et des magasines, dont le 7 Jours, entre autre chose.

Toutes les entreprises que je viens mentionner sont sous le contrôle de Pierre Karl Péladeau, le conjoint de Julie Snyder.

Julie Snyder gère et contrôle Productions J, dont la production comprend notamment Maman Dion, le Brunch de Maman Dion, Le Banquier, Occupation Double, plusieurs émission ciblant Céline Dion, et Star Académie. Productions J gère la carrière d’artistes québécois, dont la plupart sont issus de Star Académie.

Productions J a récemment conclu des coproductions avec Productions Feeling inc., une firme qui œuvre dans la gérance et la production d’artistes et contrôlée par René Angélil et Céline Dion.

Voilà pour l’essentiel.

L’objectif :

Star Académie est un concept qui marie télé-réalité et variété dans le but de métamorphoser de parfaits inconnus en de véritables vedettes.

Pour atteindre cet objectif, Productions J saura faire appel à un arsenal de moyens, allant de la psychologie aux fantasmes et à l’illusion.

La transfiguration:

Comment transfigurer un gars ou une fille bien ordinaire en une vedette médiatique…

Avant que ne commence la série télévisée proprement dite, TVA diffuse les Auditions Star Académie. Pendant plusieurs semaines, dans toutes les régions du Québec, défilent devant les caméras des dizaines de jeunes au talent inégal, sous l’œil critique de trois juges. De jeunes inconnus, qui pourraient bien être un voisin, une cousine, une nièce ou ce jeune commis d’épicerie que l’on croise à tous les jours sans faire attention. Des jeunes bien ordinaire, sans paillette ni maquillage.

Chacun des 14 candidats retenus reçoit la visite à domicile d’une personnalité connue venue lui annoncer l’heureuse nouvelle : il a été retenu. La camera capte en direct la réaction du candidat en pyjama ou devant une frite chez McDo.

S’ensuivra une métamorphose plus grande encore que celle de Cendrillon. Le jeans froissé fera place au vêtement designer, les visages prendront de belles teintes et le geste deviendra fluide.

Cette insistance à nous présenter les candidats dans le plus simple apparat aura un effet psychologique important sur le téléspectateur à mesure que la transformation s’opérera au fil des semaines : si le rêve peut ainsi frapper à la porte d’un anonyme garçon d’écurie, tous les fantasmes nous sont permis.

Star Académie, c’est d’abord et avant tout cela : un fantasme, une épreuve d’identification, le triomphe de la féérie sur la trivialité, le mépris du passé et le passage du gris à la couleur. C’est là le premier pas vers l’érection d’une star : créer un fantasme dans l’imaginaire du public.

Le copinage :

On ne fabrique pas une star en la montrant bouffer des céréales devant des caméras live dans une maison de Ste-Adèle. Pour être célèbre, il faut fréquenter des célébrités. Seul, on ne va pas loin sur un tapis rouge. Il faut bien savoir s’entourer. C’est là que l’engrenage Québécor se met à tourner.

Star Académie 2009 aura été particulièrement heureuse de s’associer un directeur de prestige avec René Angélil. Du coup, la rencontre d’intérêts de trois géants était parfaite: Productions J, Productions Feeling et Québécor Média. Voyons-y d’un peu plus près.

Dans l’érection de ses stars-en-devenir, Star Académie mise sur l’association de ses candidats à des vedettes de renom. Or, la très vaste majorité des personalités conviées à Star Académie 2009 entretiennent des liens plus ou moins étroits avec Productions Feeling et/ou Québécor Média et/ou Productions J. En voici quelques illustrations.

Avant son passage au grand gala Star Académie du 15 mars, Véronic Dicaire avait fait la 1ère partie de Céline Dion au Centre Bell. Le directeur de l'académie, René Angélil est le coproducteur de sa nouvelle série de spectacles et le grand stratège de sa carrière d’imitatrice. Le spectacle de Véronic Dicaire fait l'objet d'une émission télé qui est coproduite par Productions J et Productions Feeling et réalisée par Stéphane Laporte. Le tout sera diffusé par TVA. La boucle est parfaite.

Céline Dion a fait plusieurs apparitions à Star Académie, notamment lors du gala du 1er mars. Le couple Angélil-Dion (via Productions Feeling) coproduit avec Julie Snyder (via Production J) l’album "Céline sur les Plaines" capté lors du spectacle de Céline à Québec, dont les droits de diffusion exclusifs appartiennent à Québécor Média. Participaient aussi à ce spectacle Claude Dubois, Zachary Richard, Ginette Reno et Jean-Pierre Ferland, tous des invités de marque à Star Académie. La boucle est parfaite.

Pour l’essentiel, la carrière de Céline Dion est associée à Productions Feeling. Mais il n’est pas inintéressant de savoir que Productions J est aussi le producteur des émissions et documentaires "Céline à Las Vegas – a new day", "A new day… Live à Las Vegas", "A new day… Homage aux fans", "A new day… Les Secrets", "Les adieux de Céline à Las Vegas", "Céline Dion, 1 fille et 4 types à Las Vegas", de même que des émissions de cuisine de Maman Dion, toutes diffusées sur les ondes de TVA.

Patrick Bruel était de passage au gala de Star Académie le 15 février. Son spectacle "Patrick Bruel , seul… ou presque" est produit par Productions J.

L’album "Mario Pelchat – Michel Legrand" (Mario Pelchat et Michel Legrand étaient du gala du 15 mars) est une production des Disques Musicor, qui appartient à Québécor Média. Le président de Disques Musicor est Pierre Marchand, l’un des jurys à Star Académie, également président d’Archambault musique, propriété de Québécor Média. Vous me suivez?

Idem pour Zachary Richard (gala du 8 mars), qui fait partie de l’écurie des Disques Musicor depuis la sortie de son dernier album "Bons baisers de la Louisiane".

Trois des quatre albums de Marie-Chantal Toupin (gala du 5 avril) ont aussi été produits par les Disques Musicor.

Jean-Pierre Ferland
(de passage lors d'une quotidienne) a fait l'objet d'une émission spéciale produite par Productions J.

La tournée de Francis Cabrel au Québec est chose possible entre autre chose grâce à Distribution Sélect, filiale de Québécor, dont le logo se retrouve dans le communiqué de presse officiel de la tournée.

Sébastien Ricard, de Loco Locas, était sur le plateau de Star Académie le 8 mars pour y vendre le film "Dédé – À travers les brumes", dans lequel il tient le rôle principal, un film dont la distribution assurée par TVA Films, filiale de Québécor Média. Le spectacle Sherazade, dont la troupe a participé au gala du 22 février, est associé au Journal de Montréal et à Distribution Sélect, propriété de Québécor Média.

Tant qu’à y être, je pourrais ajouter que Distribution Sélect, a aussi pour président le même Pierre Marchand des Disques Musicor. C’est Distribution Sélect qui assure la distribution du nouvel album de Jean-Pierre Ferland, "Les chansons oubliées", de l’album de Bruno Pelletier (aussi de passage lors d’une quotidienne), de "Fais-moi la tendresse" de Ginette Reno (gala du 29 mars), de Michel Fugain (gala du 22 février), de la plupart des albums de Claude Dubois (gala du 5 avril), d’Isabelle Boulay (gala du 15 février) et bien entendu de l’album de Star Académie.

La réunion de Beau Dommage, lors du gala d’ouverture, aura voulu associer ce groupe mytique aux nouveaux académiciens. Rendez-vous manqué toutefois: seuls Michel Rivard, Pierre Bertrand et Marie-Michèle Desrosiers ont participé à la prestation musicale. Les autres membres du groupe, visiblement mal à l’aise, ne sont venus sur scène que pour l’entrevue conduite par Julie Snyder. Seul Michel Rivard demeurera à l’académie à titre de professeur de création artistique. L’une de ses chansons, "Libérez le trésor", se retrouve sur l’album Star académie 2009

Diana Krall devait faire une apparition lors d’un récent gala, mais son passage a été annulé à la dernière minute. Une rumeur persiste, selon laquelle le diffuseur TVA n’aurait pas apprécié que les publicités concernant la sortie du nouvel album de la chanteuse soient diffusées par Radio-Canada.

Lors du gala du 13 avril, le grand gagnant de Star Académie 2003 Wilfred Le Bouthillier est au nombre des invités spéciaux. Wilfred est un garçon fidèle; il est toujours dans l’écurie de Production J. Par ailleurs, la grande gagnante de Star Académie 2004, Stéphanie Lapointe, qui vient tout juste de lancer un album ma foi fort bien reçu par la critique, a été ignorée par Star Académie 2009. Faut-il préciser qu’elle n’a jamais renouvelé son contrat de gérance avec Productions J ?...

En associant d’anonymes académiciens à des vedettes de grande renommée, la chenille s’épanouit et devient papillon dans un montage où seuls sont servis les intérêts corporatifs et financiers de Production J et de ses partenaires associés.

L’ubiquité :

C’est bien connu, pour se faire aimer, il faut occuper l’espace visuel et médiatique. Les stratèges politiques l’ont bien compris. En période électorales, il ne se passe pas une heure sans que les chefs n’occupent notre attention par des affiches, lors de bulletins de nouvelles, dans les journaux et magasines, à la tété ou à la radio.

La mission est de nous faire aimer ceux qui, à l’origine, nous indiffèrent. Les stratèges de Productions J l’ont bien compris. Ceux de Québécor Média aussi. Vous n’aimez pas les académiciens? Eh bien vous les aimerez!


L’un des premiers gestes que nous posons quotidiennement dès notre réveil, c’est d’ouvrir un poste radio ou d’allumer la télé. Dès lors, à moins d’être emmuré du côté de la société d’état, la vie au rythme des académiciens est inévitable. Que nous écoutions Salut Bonjour à TVA ou LCN (qui, faut-il le redire, est une chaîne spécialisée en information) nous en saurons aussi long sur la vie des académiciens que sur la météo. Les radios commerciales ne font pas exception. Si d’aventure il arrive de mettre la main sur le Journal de Montréal chez Tim Hortons, on n’y échappe pas d’avantage. Au comptoir des magasines, les visages des académiciens font la une. Cette semaine, le 7 jours publié par l'empire Québécor est substantiellement consacré aux académiciens et à René Angélil. En soirée, à TVA on propose une quotidienne où nous pouvons apprendre notamment ce que Joanie, Rich ou William ont mangé la veille.

Las de tout ce battage médiatique, vous vous tournerez peut-être vers le 100ème du Canadien et L’OSM sous la direction de Kent Nagano pour y retrouver… les académiciens.

Cette récurrence est aussi – et surtout – savamment dosée de fortes doses d’affection. Personne ne peut haïr les académiciens. Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont spontanés, ils sont purs et ils ont de belles valeurs. À l’académie, il n’y a ni violence, ni drogue, ni délinquance. Les filles croient fermement à la fidélité et les garçons ont un chandail du Canadien à la tête de leurs lits. Ils aiment leurs parents et leur public.

Pour cultiver ce capital d’affection du public, les académiciens ne conserveront au cours de leur passage qu’un prénom. Cela contribue ainsi à l’établissement d’un rapport intime entre le consommateur et l’artiste. Alors qu’on parle d’Éric Lapointe, de Ginette Reno ou de Dany Bédard, chez les académiciens, on parle de Karine, Jean-Philippe et de Maxime P, à la manière d'un ami.

C’est bien connu, le coup de foudre est chose rarissime. Le plus souvent, on aime ce que l’on a appris à aimer. C’est comme cette nouvelle chanson que l’on entend à la radio. Sceptique à la première écoute, déjà, à la deuxième, on commence à fredonner la mélodie, puis les paroles à la 3ème. Après une dizaine de fois, on adore et on court acheter l’album. Cette nécessaire récurrece est bien connue en publicité. 254-6011, ca vous dit quelque chose? Non? Dites-le en anglais maintenant... En cultivant l’omniprésence des académiciens et en enjolivant leur image, Production J, la production sait qu’elle réussira, tôt ou tard, à faire aimer son produit.

L’extraordinaire :

Aussi nécessaire qu’est la métamorphose des académiciens en stars, leur association au triomphe et à la gloire est chose incontournable. Une vedette, c’est une v-e-d-e-t-t-e, rien de moins. C’est méritoire. Ca ne bouffe pas du Kraft Dinner. Les stratèges de Star Académie l’ont bien pigé et savent associer leurs vedettes au jet-set. Des exemples?

Lors du lancement de l’album de Star Académie, les académiciens sont arrivés au Studio Mel’s tels des rock stars, sur fonds musical puissant et sous des projecteurs éblouissants. Tous étaient protégés par d’imposants gardes du corps afin donner cette impression qu’on avait à faire avec l’extraordinaire. Certaines radios ont retransmis le tout en direct et l’évènement a fait l’objet d’une couverture médiatique démesurée. Une réapparition des Beatles n’aurait pas fait plus de tapage que le cirque star-académique.

À peine l’album fut-il lancé, Julie Snyder s’est empressée de le déclarer Disque d’or. Or, un Disque d’or est celui qui aura enregistré 50 000 ventes auprès du public. Ce que Productions J a omis d’expliquer, c’est que 50 000 albums avaient été distribués chez des disquaires. Proclamation discutable, madame Snyder avait néanmoins prévu l’affaire : des plaques commémoratives ont été remises aux 14 académiciens, manifestement fabriquées plusieurs jours auparavant, avant même la distribution de l’album...

Le même jour, le 5 avril à 20h30, madame Snyder annonçait en grande pompes deux spectacles supplémentaires de la troupe au Centre Bell, les 6 et 7 juin. Ce faisant, Productions J entretenait l’illusion que la vente des billets du premier spectacle s’étaient à ce point précipitées que des supplémentaires s’imposaient. Or, au moment-même de cette annonce de deux supplémentaires, le processus de vente du premier spectacle du 5 juin n’était pas encore commencé sur internet… La vérité, c'est que Production J avait prévu trois spectacles au Centre Bell (aménagé de façon à ce que près de la moitié des sièges soient inutilisés), mais qu'on a artificiellement scindé le tout en une régulière et deux supplémentaires.

Productions J l’aura bien compris. Pour être commercialement viable, ne suffit pas d’être une vedette. Il faut en projeter l’image. L’illusion est ici incontournable. C’est cette image, bien qu’illusoire, qui fait rêver et ultimement vendre.

En finale…

J’ai le plus grand respect pour les académiciens et, même si je n’affectionne pas particulièrement les genres musicaux qu’ils proposent, je sais leur reconnaître le talent, la fougue et la fraîcheur de leur démarche.

Ce qui m'attriste, c'est seulement qu’ils soient utilisés comme ce que j’estime être des maillons d’une longue chaîne de placement de produits commerciaux au profit d’une machine rodée qui carbure au profit.

Lorsqu’un placement commercial concerne une marque de lessive ou une boisson gazeuse, je passe. Mais quand des humains sont impliqués, je décroche.

04 avril 2009

#78 STAR ACADÉMIE (2)


[Deuxième volet de mes trois billets consacrés à Star Académie, j’aborde aujourd’hui la question du profilage qu’impose Productions J.

Pour l'image, celle-ci résume bien mon propos.]



Cette année, en 2009, les règles qui régissent l’élimination des candidats ont considérablement été modifiées. Conséquence de ces changements : le public a perdu une part importante du processus décisionnel au profit du producteur – Productions J – sous l’anonymat d’un corps professoral qui tient lieu de jury.

Lors des deux éditions précédentes, celles de 2004 et de 2005, le public détenait l’essentiel du processus décisionnel et Productions J devait s’en remettre au verdict populaire.

Pour le bénéfice de ceux qui ne seraient pas familiers avec ces amendements, un court rappel historique s’impose.

Un peu d’histoire :

Mars 2003. Lors du deuxième grand gala du dimanche, tous les académiciens devaient, de vive voix et in camera, choisir lequel des deux candidats en danger devait partir. Sept académiciens sur neuf ont préféré sauver Stéphane Mercier et évincer en conséquence Pascal Nguyen-Deschênes. À mesure que les choix s’exprimaient, le visage de Pascal s’assombrissait d’humiliation et d’amertume. L’animatrice Julie Snyder, chez qui le malaise était palpable, avait alors déclaré bien maladroitement, « c’est ça le showbisness ». La chose avait soulevé un véritable malaise au Québec.

Dès lors, les règles propres à l’élimination des candidats ont été considérablement changées. Le vote s’est désormais fait de façon secrète et la participation des téléspectateurs a été mise à contribution.

En 2004 et en 2005, afin d’éviter les dérapages de l’année précédente, c’est au public qu’a été confiée la tache d’élire, semaines après semaines, le candidat sauvé parmi ceux mis en ballotage. Dans cette nouvelle procédure, Productions J devait vivre et composer avec un scrutin populaire dont l’issue pouvait complètement lui échapper.

Les échecs de 2004 et de 2005 :

2004, c’est l’année où Stéphanie Lapointe a remporté tous les honneurs, lors d’un vote du public. Ceux qui se souviennent de Stéphanie garde d’elle le souvenir d’une jeune femme réservée, discrète et – à la rigueur – à contre-courant du phénomène Star Académie. Idem pour son colistier Marc-André Niquet qui n’avait rien d’une star apte à déchainer les foules.

2005, c’est l’année où Marc-André Fortin a gagné la grande finale. Marc-André, pour ceux qui se souviennent de lui, était ce garçon de bonne famille, timide, grassouillet, délicat, gentil et sans étincelle.

2004 et 2005 ont été des échecs monumentaux pour Productions J. Les albums lancés par Stéphanie Lapointe et par Marc-André Fortin n’ont pas connu un grand succès et leurs spectacles solo n’ont pas fait courir les foules, bien au contraire. Stéphanie Lapointe s’est retirée des Productions J dès que l’occasion lui en a été donnée, alors que Marc-André Fortin va d’échec en échec, considérant les espoirs et les moyens financiers de Productions J.

Face aux échecs commerciaux de 2004 et de 2005, le conseil de direction de Productions J se devait de reprendre le contrôle de la situation. La démocratie avait mal servi les exigences lucratives du producteur. Celui-ci s’est donc réapproprié la prérogative d’éliminer les candidats de son choix, sans se soucier du vote populaire. Voici comment…

Les correctifs de 2009:

Cette année, semaine après semaine, un corps professoral (lire : les porte-voix de Productions J) désigne 3 candidats « en danger » qui seront soumis au vote populaire du dimanche suivant. Il s’agit là de la première étape dans un processus de sélection d’académiciens commercialement viables.

Lors de gala du dimanche, le public a le privilège de sauver un seul des 3 candidats en danger. Production J se réserve le choix final entre les 2 candidats restants. C’est à ce moment-là qu’elle élimine celui qui lui apparaît le plus précaire, au sens lucratif du terme.

Mais là n’est pas limitée l’influence du producteur. À travers ses quotidiennes diffusées en semaine, par des montages habiles et éditoriaux, l’image des candidats en danger peut-être modulée en fonction des vues de Production J. L’académicienne Vanessa Duchel, présentée au fil des semaines comme engourdie, indisciplinée et sans rigueur, s’en souviendra certainement.

Le profile Star Académie :

Productions J est une entreprise commerciale qui, comme toute entreprise commerciale, recherche la rentabilité et le profit. Cela est légitime et souhaitable pour l’ensemble de ses investisseurs. Pour maximiser l’atteinte de ses objectifs, elle se doit d’offrir des produits là où se situe la demande populaire. D’où l’importance de bien façonner ses produits – les candidats – afin qu’ils trouvent acheteurs.

Le profile Star Académie n’est ni plus ni moins que le reflet de ce que la population du Québec chérit. Les palmarès des artistes québécois est un bon indicateur en ce sens : Les Cowboys Fringants, Eric Lapointe, Malajube, Céline Dion, Alfa Rococo, Karkwa, Yann Perreau, Mes Aïeux

À partir de ces constats, nul ne se surprendra que Vanessa Duchel – cette académicienne métissée et ma foi bien enveloppée – ait été éliminée. Idem pour Rich Ly, chinois d’origine et aux antipodes du Québec profond, et pour Joanie Goyette, d’origine haïtienne. Nul ne se surprendra aussi que Maxime Proulx, dont l’orientation sexuelle demeure ambiguë, ait aussi été délogé, au même titre que Karine Labelle dont le look était manifestement trop provocateur.

En fait, côté garçons, tous les 4 finalistes imposés par Production J étaient de charmants garçons, d’appellation québécoise contrôlée, manifestement hétérosexuels, qui aiment le hockey, le terroir et la guitare sèche. Jean-Philippe Audet, William Deslauriers, Pascal Chaumont et Maxime Landry avaient tous de belles voix. Mais pour l’essentiel, ils étaient tous un peu comme notre petit voisin d’à côté qui a grandi un peu trop vite. Des gars ordinaires.

Côté filles, les finalistes de Production J étaient belles, minces, sveltes, féminines et adorables. Émilie Lévesque, Brigitte Boisjoli, Carolanne D’Astous et Sophie Vaillancourt étaient à la fois conformes et sans marginalité. J’insiste : belles, minces, sveltes, féminines et adorables. Et avec de belles voix. Mais pour l'essentiel, elles étaient un peu comme la plus belle fille de la classe.

Déterminées à nous imposer des finalistes talentueux mais au profile néanmoins neutre, incolore et bêtement conformiste, Star Académie et Production J s’obstinent à occuper un créneau déjà fortement congestionné dans un marché québécois limité, où la notion de sécurité rime avec jeune, sage, blanc, hétéro, et rustique.

Je lance un défi à vous, lecteurs, de me convaincre - et de vous convaincre - qu'il y a dans l'album Star Académie 2009 le début de la naissance d'une particule d'embryon d'originalité, en marge des belles voix des académiciens.

Il n’est pas venu ce jour où l’un des grands finaliste de Star Académie sera originaire du Moyen-Orient, ou ouvertement gay, ou obèse, ou, que sais-je, mal fichu.

Comme disait Julie Snyder: "C'est ça le showbusiness..."

28 mars 2009

#77 STAR ACADÉMIE (1)



[J’entreprends aujourd’hui la publication d’une série de trois billets consacrés au phénomène Star Académie. Celui-ci, le premier, s’intéresse aux participants eux-mêmes. Le deuxième visera le profilage des candidats et enfin, le troisième sera consacré à la machine à fabriquer des stars.]



Édition 2003.

Elise Robineau n’a jamais eue de carrière. Pas plus que Pascal Nguyen-Deschênes. Dave Bourgeois a lancé l’album « Dave Bourgeois » et, au printemps 2008, il a fait une tournée qui l’a mené notamment à se produire chez Meubles Denis Riel de St-Jean-sur-Richelieu et chez Club Piscine à Victoriaville. Depuis, plus rien. Idem pour Stéphane Mercier dont le site internet n’est plus mis à jour. Idem pour Martin Rouette qui s’est recyclé comme acteur. Impossible de savoir ce qui arrive de François Babin dont le site internet officiel est depuis des mois en construction. Jean-François Bastien n’est plus du monde de la chanson depuis longtemps. Les jumelles VilleneuveAnnie et Suzie – dont les carrières n’ont jamais vraiment levées, doivent se contenter de quelconques apparitions en duo ici et là ou se recycler dans l’animation. Emily Bégin gagne sa vie dans des comédies musicales. Carrière solo : zéro. Marie-Hélène Thibert a connu un franc succès avec ses albums et ses spectacles. Sa dernière trouvaille : un album de chansons de noël, signe d’une carrière qui s’essouffle. Son site internet, qui n’a pas été mis à jour depuis décembre 2008, ne nous apprend rien de bien précis sur ses activités des prochains mois. Le grand gagnant de Star Académie 2003 aura été Wilfred Le Bouthiller. Tournées triomphales et Centre Bell plein à craquer. Aujourd’hui, sur son site internet officiel, les dernières mises à jour datent de juillet 2008. Il a depuis perdu son titre de parrain du festival de la chanson de Caraquet. La section « agenda » consacrée à ses activités à venir est vierge. Seule Marie-Mai connaît encore aujourd’hui un succès stable.

Édition 2004.

Dave Roussy n’a, à proprement parler, aucune carrière artistique. Son site internet n’est plus en ligne. Idem pour Jason Battah. Idem pour Marie-France Lettre. Idem pour Véronique Claveau. Marie-Ëve Côté a bien fait quelques apparitions dans une revue musicale en 2008, mais depuis, son site internet n’annonce aucune apparition. Mis à part sa participation au Défilé du Père Noel 2008 rue Ste-Catherine, Meggie Lagacé reste à l’abri des projecteurs. Étienne Drapeau participe à une revue consacrée à la musique country. Le site internet de Martin Giroux annonce une série d’apparitions publiques à l’automne 2008. Rien pour 2009. Marc-André Niquet, grand finaliste, participera le 4 avril à un spectacle bénéfice dans une école secondaire à Lachenaie. Ses dernières véritables apparitions sur scène remontent à 2007. Mis à part un spectacle de Noel, Corneliu Montano n’aura pas vraiment connu les planches depuis la sortie de son Corneliu Chante Luis Mariano. Suite à la sortie de son album, Jean-François Prud’homme est retourné dans l’anonymat. Jannie Lemay ne semble plus appartenir au monde du showbiz. Idem pour Sandy Duperval-Agnant. La grande gagnante, Stéphanie Lapointe, vient tout juste de lancer son 2ème album. Si les critiques lui sont généralement favorables, les ventes de disques et de sièges sont décevantes.

Cuvée 2005.

Kaven Haché a chanté au Tournoi de pêche de St-Siméon-de-Bonaventure en juillet 2008. Dans la dernière mise à jour de son site web, il nous souhaite d’agréables fêtes 2008. Marc Angers participe à une comédie musicale et donnes quelques spectacles dans le cadre des Weekends de la chanson Québécor. Bruno Labrie fera notamment une apparition au Salon des Générations de Sherbrooke, début avril. Après maintes tentatives d’une carrière solo, Francis Greffard est retourné en Abitibi et a regagné les rangs de son groupe. David Tremblay est dans l’anonymat complet. Idem pour Steve Provost. Idem pour Jenny Hachey. Idem pour Stéphanie Bédard. Valérie Boivin a donné un spectacle lors d’un souper de St-Valentin au Palace de Laval, le 14 février dernier. Jennifer Silencieux a participé à une revue musicale consacrée à la musique disco. Plus rien depuis. Linda Rocheleau a participé au festival country de St-Tite. Annie Blanchard tente de se faire une place sur les scènes québécoise et entretemps a co-animé une émission de variété à la télé. Le site officiel d’Audrey Gagnon affiche « bientôt en ligne » depuis des mois. Le grand gagnant Marc-André Fortin n’a pas de site officiel. Il a lancé un 2ème album qui demeure sur les tablettes et entreprend une série de spectacles dans de petites salles qu’il n’arrive pas à combler.

Et maintenant.

Pour la 4ème année, Star Académie propose 14 nouveaux académiciens. Cela porte à 56 le nombre de jeunes talents portés par le rêve d’une carrière dans le monde du showbiz. 56 espoirs de gloire et de rayonnement. 56, c’est beaucoup. Énorme, dis-je. Gigantesque même, considérant les limites inhérentes au marché culturel québécois.

Star Académie s’adresse essentiellement aux quelques 6 millions de francophones qui habitent le Québec. Parmi ceux-ci, une bonne proportion ne s’intéresse nullement aux produits culturels. Une autre proportion s’attache davantage à la pop anglophone ou à des styles musicaux étrangers au "son" Star Académie. Bref, toutes catégories confondues, le public cible que visent les académiciens se limite aux francophones, francophiles, culturellement attirés par la québécitude, et dont l’âge moyen se situe entre 12 et 40 ans. C’est bien peu de monde, croyez-moi.

Dans cette sous-sous-et-re-sous division de consommateurs, les académiciens doivent rivaliser avec des géants de la chanson qui occupent déjà une bonne partie de l’espace culturel: les Eric Lapointe, Pierre Lapointe, Isabelle Boulay, Mes Aieux, Dany Bédard, Dumas, et combien d’autres encore!


Bref, Star Académie contribue à une inflation de l'offre dans un contexte où la demande est limitée. Mais il y a plus. Le Québec a ses exigences en matière de culture. Il aime l'innovation et ne se contente que rarement de reprises et de déjà-vu. Or, ce que les académiciens offrent à satiété, répondant en cela aux exigences des producteurs, ce sont des reprises de chansons qu'écoutaient leurs propres aînés. L'audace, la création et l'inconnu sont de domaine étranger à Star Académie.


Tout cela est ma foi fort paradoxal, quand on songe que les seuls académiciens qui gagnent en respect dans le milieu culturel sont ceux-là même qui empruntent des chemins moins fréquentés: Stéphanie Lapointe ou Marie-Mai par exemple. À l'inverse, Marc-André Fortin qui persiste à re-chanter des succès d'il y a 30 ans sombre dans l'échec.

Dans un tel contexte, les taux d’échec et les déroutes des académiciens ne devraient surprendre à peu près personne.

Le succès, le triomphe et la célébrité ne se mesurent jamais à court terme. Léandre (Prendre le temps) et Kathleen (Ca va bien) en savent quelque chose. Si les triomphes futurs des académiciens 2009 sont à la hauteur de ceux de leurs prédécesseurs, encore beaucoup de chagrin et de détresse seront vécus.

Au cours des diffusions de Star Académie à la télé, beaucoup nous est dit sur la formation exceptionnelle que recoivent les académiciens. On leur apprend la diction, la danse et le chant, entre autres choses. Bref : on y enseigne comment gravir les échelons qui normalement mènent au succès et au nirvana. Car oui, le succès attend les académiciens, dès leur sortie de l'académie. Un succès aussi envoûtant qu'éphémère.

Lorsque je les observe devant mon téléviseur, je ne peux m’éviter de penser à quel point il est triste qu’autant d’énergie ne soit pas consacrée à gérer la périlleuse dégringolade dont la plupart des académiciens 2009 seront victimes au cours des prochains mois.

14 mars 2009

#76 MÉTÉOMÉDIA

[Je reviens d’une petite pause là où la froidure est irréelle et où le soleil est inconditionnel. Depuis ma réapparition en sol montréalais, je suis assailli de questions sur le temps qu’il faisait, là-bas, dans mon pays de chimères. Faisait-il beau? Y pleuvait-il? À combien montait le mercure? Pas trop de vent au moins?

Bienvenu chez Omo-Erectus, météorologue.]




Heureusement qu’il y a la météo.

À vrai dire, je n’avais nullement l’intention de vous causer météo. Et si je voulais couper court à mon propos, je vous inviterais tout de go à allumer votre téléviseur et à y syntoniser MétéoMédia. Mais je suis un homme du monde, civilisé et donc appelé à interagir avec mes semblables. Et un téléphone du bel Alex ce matin m’aura convaincu de la pertinence de mon sujet :

Lui : Salut Omo.
Moi : Oh! le bel Alex.
Lui : Qu’est que tu fais de bon en cette belle journée?
Moi : Je ne sais pas. Je m’interroge.
Lui : Mais va dehors, il fait un temps magnifique!
Moi : Ouais, j’irai surement promener Wilfred plus tard.
Lui : On annonce 10 Celsius cet après-midi!
Moi : Vraiment? Et pourtant ce matin, tout semble glacial.
Lui : Oui, mais cette semaine, il va pleuvoir, alors il faut en profiter aujourd’hui.
Moi : Ah bon.
Lui : Hier, je suis allé marcher sur la montagne. Mais la pluie s’est mise de la partie.
Moi : Je suis désolé pour toi.
Lui : Y’a pas de quoi, c’est le printemps. Les grands froids sont enfin derrière nous.
Moi : « Après la pluie, le beau temps », dit-on!
Lui : Si c’est vrai, l’été sera chaud, après toute la neige qui est tombée cet hiver.
(…)

Non mais, vous vous rendez compte? Sans la météo, que serions-nous, socialement j’entends? Et sur quoi compterions-nous pour nous ouvrir à notre prochain? J’y songe et j’angoisse à l’idée que la météo ne s’éclipse de nos conversations diurnes et nocturnes. Le silence, vous-dis-je! Voilà ce à quoi nous serions réduits.

Tenez : si j’avais le loisir de vous débiter les détails de mes rencontres de ce weekend, il s’en faudrait peu pour que je sois élu disciple honoris causa de Jocelyne Blouin. Vous ne pouvez imaginer les occasions où la météo aura meublé mes conversations.

Il y a une forme d’œcuménisme dans la météo. Elle rejoint toutes les classes sociales et toutes les circonstances. À celle qui revient de vacances, on lui demande s’il a fait beau. Au touriste étranger, on demande quel temps il fait chez lui. À celle qui célèbrera son mariage, on lui souhaite du soleil. Dans le taxi, au bureau, chez tante Marguerite ou dans la salle d’attente du dentiste, partout on cause météo. On le fait entre amis ou avec ceux qui nous indiffère. La météo ne discrimine pas.

Cet hiver, Montréal aura été le théâtre de quelques chutes de neige. Celles qui n’excédaient pas 20 cm de neige font quorum. L’une d’elles – j’ignore si c’était en janvier ou février – a reçu une couverture médiatique telle qu’on se serait cru dans l’œil d’un tsunami meurtrier. LCN et même le très sérieux RDI sextuplaient cette histoire en multipliant les images chocs, les alertes menaçantes, les reportages apocalyptiques et les opinions de météorologues jouissants. Le lendemain, Le Journal de Montréal titrait à sa une, pleine page : « Un enfer blanc! ». Mais voilà… À Bora Bora ou à San Francisco, je ne dis pas. Mais à Montréal, la chose était somme toute assez banale.

Si cela peut rassurer ceux que la météo angoisse, je puis affirmer que voilà 100 000 ans, il faisait froid en hiver et chaud en été. Et que tous les membres de ma tribu d’Érectus anticipaient avec gaieté l’arrivée du printemps et appréhendaient celle de l’automne. Mon éruption en votre civilisation moderne m'aura convaincu qu'en cela, rien n'a vraiment changé depuis le temps de mes origines primitives.

Je ne veux surtout pas être rabat-joie. Je sais à quel point l’espace météorologique nous tient précieusement à cœur. Mais tant qu’il y aura du soleil et des nuages, de la pluie en été et de la neige en hiver, tant que le mercure oscillera entre 20 et 30 Celsius en juillet et –5 et –20 en janvier, et tant que les vents souffleront à 25 km/h… de grâce, laissons la météo tranquille et les météorologues dans leurs bureaux.

Bon. Je me sauve. Je vais promener Wilfred au parc. Il fait un temps magnifique.

28 février 2009

#75 AU NOM DU PÈRE ET DU FILS



[Il est des moments où, je ne sais pourquoi, la fibre paternelle me remonte à la gorge. Ce qui nous fait défaut devient si précieux. ]









Je suis un être sensible. Non, non et non, ne riez pas! Je le suis vraiment malgré mes dehors d’homme préhistorique et mes gestes hirsutes.



Cette propension à la sensiblerie m’est toute nouvelle. Avant que je ne me gèle tout le corps voilà cent mille ans, j’étais un être de bronze, imperméable aux sentiments; un homme de glace, direz-vous.


Mais votre siècle m’aura éveillé aux choses du cœur.



Parmi ces images qui m’émeuvent, il y a celles qui montrent la relation d’un père et de son fils dans tout ce qu’elle a de plus simple.






Chose banale, direz-vous.



Mais comment résister à l’émotion lumineuse qui s’en dégage.


Oui, oui. J’admets n’avoir pas grand-chose à écrire cette semaine.












Alors je laisse ces images parler en mon nom.




En rêvassant à ce plaisir que ne sera jamais mien.

21 février 2009

#74 LA FUREUR


[N’en parlez à personne. Mais il m’arrive de rêver que je sois un Grand Inquisiteur, avec ce pouvoir ultime de punir ceux qui ont tort et de protéger leurs victimes. Il m’arrive même d’entretenir des fantasmes de violence. Suis-je en cela si différents de vous? ]


Je suis une personne violente. J’ai une inclinaison toute naturelle à la tyrannie. Je suis rongé par des désirs de brutalité et de barbarie. Bref : je suis un être impétueux.

Ne m’en veuillez pas. Si vous aviez vécu à cette époque qui m’a vu naître et grandir, voilà 100 000 ans, vous ne seriez certes pas la personne paisible et modérée que vous considérez être aujourd’hui. En ces temps-là, nos instincts de survie nous dictaient des ardeurs naturelles à la sauvagerie et à la cruauté. Tuer un bison des neiges ou un mastodonte d’Amérique n’était pas une opération de ténuité et de délicatesse, croyez-moi!

Mais rassurez-vous, j’ai bien assimilé vos règles civiles où la courtoisie et la retenue sont des valeurs prisées. J’ai domestiqué mon agressivité et je me suis accoutumé à vos règles de résolution de conflits. J’ai compris que je ne pouvais pas rouer de coups mon prochain non plus que je pouvais le dépouiller de son bien. J’ai saisi que l’on pouvait parvenir à ses fins en usant de la parole, à force d’arguments et de diplomatie. Et j’ai finalement accepté qu’en dernier recours, seuls des juges étaient investis du pouvoir ultime de résoudre un affrontement.

Mais voilà, nous sommes ce que nous sommes. J’ai beau réprimer mes éruptions obsédantes d’acrimonie, il en subsiste toujours un peu, tel un ulcère qui persiste et que l’on doit apaiser. La semaine qui s’achève m’a été particulièrement pénible à cet égard. C’est à cause de ce garçon, David, encore aujourd’hui introuvable malgré des recherches constantes.

De ce que l’on en sait, il aura été victime d’intimidation, de persécution et de terrorisme de la part de certains élèves de son école. De ce que l’on en sait aussi, les autorités de l’école auraient été incapables de sanctionner à temps ses agresseurs. De ce que l’on sait finalement, David aurait voulu se soustraire à cette violence trop longtemps endurée.

J’ignore tout de ce garçon, mis à part la douceur que se dégage de ses yeux sur ses photos. Et pour tout dire, sa vie, ses habitudes et ses jardins secrets ne me concernent pas. Tout cela lui appartient.

Mais voilà, ce matin, c’est à ses agresseurs que je songe. Et c’est à contrecœur que je le fais avec une indéniable dose d’hostilité et d’instinct de vengeance. C’est à regret que je ne peux réprimer ce fantasme qui m’habite où, ne serait-ce que quelques secondes, il me serait donné d’administrer à ceux-là une agression aussi violente que réparatrice. Vous savez? Histoire de bien faire sentir à ces petits salauds, en quelques secondes de sévices physiques, ce que représentent des années de sévices psychologiques.

Existe-t-il une telle chose que de la violence réparatrice? Est-il des situations où, pour mieux faire comprendre cette distinction entre bien et mal, l'on puisse avoir recours aux coups, ne serait-ce que ce qu'il en faut pour l'éducation des cons? La punition physique n'a-t-elle pas une raison d'être là où la persuasion demeure impuissante?

Mais bon. J’ai retiré ma cape de justicier. Je n’ai rien d’un inquisiteur ou d'un guerrier. J’ai tenu ici des propos qui ne se tiennent pas en public. J’en suis vraiment navré. Je n’aurais pas du. Indubitablement, je suis et demeure un homme préhistorique. Ce sont mes vieux élans d’impulsivité et de violence qui refont surface, bien malgré moi.

Que voulez-vous : nous sommes ce que nous sommes.

15 février 2009

#73 LE TÉLÉJOURNAL


[Tout n’est pas candidat à la terreur. La frayeur ne concerne qu’une catégorie très restreinte des infortunes. L’angoisse ne mérite pas la place qu’on lui accorde en général. Dès lors, d’où naissent nos paniques? Y a-t-il une industrie de la tragédie? ]

Je n’ai jamais craint les avions. Ni les fromages d’ailleurs. Les émeutes après les matchs de hockey ne m’ont jamais effrayé. Mais aujourd’hui, après un weekend cloué à mon sofa – grippe oblige – j’avoue être en proie à des paranoïas fiévreuses. Aux termes de 48 heures à regarder RDI, LCN et CNN, les avions m’épouvantent, j’ai horreur des fromages et plus jamais je ne mettrai les pieds sur la rue Ste-Catherine un soir de hockey.

Aussi, tout sensationnalisme étant écarté, toute répétition ad nauseam de la même nouvelle étant évitée, voici mon bulletin de nouvelles du jour dont l’acuité m’apparaît sans conteste. Mais bon. Je n'ai pas le sens du spectacle. Mon bulletin de nouvelles, si véridique et crédible soit-il, n'attirera pas les foules. Amusons-nous quand même un peu.

"Mesdames, Messieurs – Bonsoir.

"Aucun avion ne s’est écrasé aujourd’hui et aucun ennui mécanique n’a été signalé dans les aéroports internationaux. Il n’y a eu par ailleurs aucune menace terroriste rapportée par les autorités. La situation est la même dans les transports maritime et ferroviaire.

"L’
Agence de santé publique du Canada ne rapporte aucun cas de listériose depuis plusieurs mois. De même, pas un seul cas d’infection à la bactérie Clostridium difficile dans les hôpitaux du Québec n’a été constaté.

"Toujours dans le domaine de la santé, un homme a subi avec succès un quadruple pontage à l’
Hôpital Royal Victoria de Montréal dans un délai raisonnable. L’opération s’est déroulée normalement et on est confiant que le patient retrouvera ses activités normales d’ici deux semaines. De son côté, une femme chez qui on avait diagnostiqué un cancer du sein a reçu avec rapidité des traitements à l’Hôtel-Dieu de Québec et on ne craint pas pour sa vie. La femme de 68 ans s’est dite heureuse d’être en santé et elle a tenu à remercier médecins et infirmières pour la qualité des services qu’elle a reçus.

"Au Palais de justice de Saint-Hyacinthe, un homme a été condamné à une peine de prison sévère pour avoir agressé sa conjointe. En rendant sa sentence, la juge a insisté sur la gravité objective du crime et sur l’absence de remords de l’agresseur. La victime s’est dite satisfaite de la sentence imposée à son ex-conjoint et entend maintenant tourner la page et refaire sa vie.

"Par ailleurs, aucun meurtre n’a été commis sur le territoire du Québec et les représentants des différents corps policiers ne rapportent aucun acte de violence.

"Scène politique. Tous les députés ont repris leurs travaux à l’Assemblée Nationale dans les différentes commissions parlementaires. Libéraux et péquistes ont étudié diverses mesures dont le projet de loi 112 pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Ce projet de loi, plusieurs fois modifié à la suite de propositions des députés, reçoit maintenant l’assentiment unanime de membres du Parlement et devrait être adopté au cours des prochaines semaines. La coalition pour la lutte contre la pauvreté se réjouit de cette avancée.

"Le chef de la direction de
JPMorgan Chase & Co, Jamie Dimon et celui de Bank of America Corp., Kenneth Lewis, ont refusé toute augmentation de salaire et tout bonus de fin d’année, et ce bien qu’ils y avaient droit. Ils ont justifié leur refus en raison des pertes économiques de leurs entreprises et des mises à pieds survenues en 2008, en insistant sur le fait qu’en période d’incertitude économique, l’exemple devait venir d’en haut, et principalement de la part des dirigeants de grandes entreprises.

"L’humoriste Dieudonné vient d’annuler une série de spectacles qu’il avait l’intention de tenir au
Théâtre St-Denis de Montréal, après que la vente de billets se soit avérée désastreuse. L’humoriste controversé a annoncé qu’il ne serait pas de retour au Québec avant plusieurs années.

"Sports. Rafael Nadal a entrepris les demi-finales du tournoi de
Wimbledon contre Rainer Schuettler. Le gagnant devra affronter Roger Federer en finale. Tous les participants au prestigieux tournoi ont été testés et aucun n’était dopé. Hockey : après la victoire du Canadien hier contre l’Avalanche du Colorado, les partisans du tricolore sont rentrés calmement et dans la sérénité et aucun incident n’a été signalé.

Ici Omo-Erectus, à Montréal."

08 février 2009

#72 SUCRÉ SALÉ


[A force de tout condamner, de tout interdire, de tout boycotter et de refouler tout les petits plaisirs de la vie, que restera-t-il pour se repaître? De quoi jouirons-nous enfin? ]

J’ai tout fait pour m’en affranchir. Tout, vous dis-je. Mais jusqu’ici, le fiasco demeure absolu et l’obsession extrême. Ils ont pour noms Caramilk, KitKat, Wunderbar et Crunchie.

Chaque jour que Dieu veut, j’y suis confronté une fois à la station d’essence, au dépanneur du coin, au supermarché ou à la pharmacie. Là, devant le comptoir-caisse, la résistance est futile à la vue de ces tablettes aux emballages éclatants et versicolores. J’achète. Deux plutôt qu’une.

Eh oui, certains sont esclaves de la cigarette ou de l’alcool. Moi qui se confesse aujourd’hui, c’est de chocolat dont je suis subjugué. En fait, par tout ce qui est sucré, devrais-je dire.

Il faut dire que le sucre est pour moi une découverte ma foi fort récente. À cette époque lointaine où je vivais dans ma tribu d’Érectus, voilà 100 000 ans, les glucides nous étaient inconnus. Nous savions que la chair d’antilope était plus douce au goût que celle du mammouth impérial, mais là se limitait notre connaissance du saccharose. Mon envoûtement par le sucre s’est donc exalté depuis mon dégel parmi vous, amis lecteurs.

Soucieux de bien comprendre la source de mon addiction, j’ai entrepris de regarder ici et là, un peu au hasard du contenu de mes sacs d’épicerie, ce qui pouvait en fournir une explication crédible. Mes découvertes se sont avérées stupéfiantes. Tenez : la plupart des pains vendus au supermarché contiennent du sucre; dans le ketchup Heinz, le sucre arrive deuxième dans la liste des ingrédients. Les purées pour bébé en contiennent, la mayonnaise et la sauce tartare. Le Big Mac est une bombe de sucre. Les boissons gazeuses, les ailes de poulet, les côtes levées, les vinaigrettes pour salades? Toutes pleines de sucre. Les céréales du matin en contiennent à fortes doses, même si elles prennent des allures de santé.

En fait, tout ce que nous consommons depuis nos premiers jours est constitué de sucre, de fructose, de glucose et d’une armada de produits édulcorés. Nous sommes gavés au sucre, depuis le lait maternel jusqu’au Jell-O qu’on nous servira aux Résidences Soleil.


C’est à ce moment précis que j’ai donc tout pigé : on ne nait pas avec une dent sucrée; on l’acquiert.

Plusieurs études tendent à le démontrer : la consommation de sucre créé avec le temps addiction, caries dentaires, hypoglycémie, diabète, obésité, carences immunitaires, rétinopathie, maladies du foie, hypertension artérielle, dégénérescence, vieillissement prématuré, cancer et donc, la mort.

Jusqu’ici, je vous entends soupirer de lassitude. Vous vous dites que bon… je suis alarmiste et que le sucre, c’est pas mortel. Et puisqu’il y a sur le marché une kyrielle de succédanés censés suppléer au sucre et à ses méfaits, il n’y a pas de quoi s’affoler. Mais tous ces substituts de sucre que l’on nomme aspartam, saccharine, sorbitol ne sont pas sans danger et ne font qu’entretenir notre addiction au sucre. Les appellations "léger" ou "sans sucre ajouté" ne sont que des leurres.

Soyons donc socialement responsables. Initions une campagne de sensibilisation sur les dangers du sucre. Exigeons que chaque emballage de produit sucré porte ostensiblement des messages sans équivoque : « Ce produit contient du sucre pouvant entraîner la mort » ou « Le sucre provoque des dysfonctions érectiles ». Interdisons l’usage du chocolat au volant, dans les ascenseurs et les hôpitaux et à moins de dix mètres des édifices publics. Faisons des campagnes de sensibilisation dans les écoles. Pour toute tablette de chocolat vendue, qu’il soit exigé de l’acquéreur une preuve qu’il a bien 18 ans révolu. Taxons la vente de friandises; une Cherry Blossom à 11,99$, ca vous dirait? Criminalisons la contrebande de produits Nestlé, Cadbury ou Hershey.

Quant à moi, j’entre en désintoxication sous peu. Après la cigarette, l’alcool, l’amour libre et les gras trans, je m’attaque maintenant à ce nuisible ennemi : le chocolat. Vos mots d’encouragement me seront précieux.


Merci de votre compréhension.

31 janvier 2009

#71 FACE THE NATION


[Au-delà des défis économiques, des conflits mondiaux et des enjeux sociaux qui occuperont ses années dans le Bureau Ovale, le président Obama doit redonner à l’administration publique et au processus politique ce qui a tant fait défaut depuis si longtemps : la profondeur et le sens de l’Histoire.]

Il y a dans l’histoire de ce Bureau noblesse, grandeur et dignité.

C’est dans cette enceinte qu’en 1863, Abraham Lincoln signait l’Emancipation Proclamation, amorçant ainsi la fin d’un long processus de l’esclavage aux Etats-Unis. C’est aussi là qu’en 1871 Ulysses Grant proclamait le Third Force Act, fondant la milice d’utiliser la force pour supprimer le KKK. En 1918, Woodrow Wilson y ouvrait le droit de vote aux femmes. L’armistice y fut convenu en 1918.

Entre 1930 et 1935, c’est à l’intérieur de ses murs que Franklin D. Roosevelt y élaborait le New Deal, assurant une sécurité sociale aux plus vulnérables. En 1959, sous sa coupole, Dwight Eisenhower et Nikita Khrouchtchev y portaient pour la première fois un toast à la paix mondiale. Puis c’est à compter de ce bureau qu’en 1963, après la crise des missiles cubains, une liaison téléphonique était créée, reliant John F. Kennedy à Khrouchtchev.

C’est de là qu’en 1961, John Kennedy ordonnait à l’Université du Mississipi d’accepter son premier étudiant noir et qu’en 1965, Lyndon Johnson finalisait le Voting Rights Act, accordant aux noirs le droit de vote à toutes les instances de la vie démocratique.

C’est en ce lieu qu’en 1969, Richard Nixon s’entretenait avec des astronautes depuis la lune et qu’en 1972, il renouait les relations diplomatiques avec la Chine. C’est en 1977, qu’y furent entrepris avec Jimmy Carter les pourparlers de paix entre Israéliens et Égyptiens, menant aux accords de Camp David, et ceux entre Israéliens et Palestiniens de 1993, menés par Bill Clinton. C’est là que furent signés d’importants traités de limitation d’armes nucléaires.

En 1998, Bill Clinton y proclamait le Hate Crimes Prevention Act, en réaction au meurtre haineux de Matthew Shepard, sauvagement torturé et tué parce qu’il était gay.

Certains de ses occupants se sont mérité le Prix Nobel de la Paix. Theodore Roosevelt en 1906, pour sa contribution à la paix russo-japonaise; Woodrow Wilson en 1919 pour la création de la SDN; Jimmy Carter en 2002 pour ses efforts constants pour la paix. D’autres y sont été intimement liés : Henry Kessinger en 1973, Yser Arafat, Yitzhak Rabin et Shimon Peres en 1994. Et Al Gore en 2007.

Lorsqu’y sont cultivés et entretenus le mensonge, la tromperie et la fourberie, ce sont nos valeurs et notre sens moral qui sont violés.

Souvenez-vous : Richard Nixon s’adonnant à la duperie et à l’obstruction de justice dans le Watergate; Gerald Ford accordant à Nixon un pardon présidentiel; Ronald Reagan ayant fermé les yeux sur des ventes d’armes illégales à l’Iran pour financer les Contras au Nicaragua; Harry Truman élaborant la doctrine de la Guerre Froide; Bill Clinton et Monica Lewinski; George Bush (père) pour avoir violé son fameux « read my lips : no new taxes »; et George W. Bush, invoquant sous de faux prétextes des armes de destruction massives pour justifier une guerre en Irak; George W. Bush, encore, proclamant le Patriot Act et créant Guantanamo; George W. Bush, enfin, réduisant le monde à deux camps « either you are with us, or you are with the terrorists ».

Oui, ce Bureau Ovale aura été le théâtre de tant de grandeur, mais de tant de médiocrité aussi.

Parmi tous les défis qui attendent le président Obama, il en est un, abstrait mais non moins transcendant : redonner au Bureau Ovale la noblesse de ses grands jours et lui préserver cette dignité, ce sens de l'Histoire qui en font un lieu d’exception.

17 janvier 2009

#70 DIEU MERCI


[Sommes-nous trop complaisants envers Dieu? La reconnaissance que nous lui témoignons est-elle chose trop machinalement due?


Petites réflexions sans prétention inspirées de l'actualité.]




« Dieu merci, il est vivant! »

Voilà mot à mot les premières paroles que j’ai entendues après cent mille ans surgelé dans un abysse de glace aussi profond qu’obscur. C’était en l’an de grâce 2006, au mois de mai plus précisément, dans un bloc opératoire anonyme de Montréal. « Dieu merci, il est vivant! », qu’avait lancé l’un des médecins, stéthoscope aux oreilles, qui écoutait mon cœur se réchauffer timidement.

Je confesse que ce sont là les paroles les plus étranges qu’il m’a été donné d’entendre depuis le jour béni de mon dégel. Et comprenez-moi bien : je suis de ceux qui pratiquent le remerciement avec largesse. En cela, je crois avoir bien assimilé les règles de la politesse et de la courtoisie moderne. Je sais aussi discerner la bonne action et y être reconnaissant.

Mais lorsque que j’entends « Dieu merci », « merci mon Dieu » ou tenez encore « Dieu soit loué », mon cœur fait un tour sur lui-même et je m’interroge : mais pourquoi? Et pour qui? Et les autres alors?

L’actualité de la semaine m’en a encore légué une occasion, lorsque CNN diffusait en direct ces images extraordinaires de passagers sains et saufs d’un avion en perdition sur les eaux froides de la rivière Husdon. Une fois en sécurité, l’un d’eux s’est spontanément exclamé « Thank God, we are still alive ». A cet instant-là même, mon esprit s’est tordu (encore une fois direz-vous) vers le vol 587 d’American Airlines qui, le 12 novembre 2001, s’est écrasé dans un quartier résidentiel de Queens, faisant quelques 265 victimes et aucun survivant. Ce jour-là, il n’y avait que silence. Personne pour s’exclamer sur CNN « Bless God! I’m alive » ou quelque chose du genre.

Remercier Dieu pour ses prodiges implique aussi – et surtout – lui reconnaître un contrôle sur les aléas de nos destinées et sur nos vies. Si Dieu peut miraculer les uns, il peut aussi – et surtout – foudroyer les autres. Et c’est précisément là que je m’interroge. Comment Dieu procède-t-il pour choisir entre ceux qui seront sauvés, et les autres qui fatalement devront succomber. Lors du grand tsunami du 26 décembre 2004, comment Dieu a-t-il élu, entre un bambin de 8 ans et sa petite sœur de 5 ans, celui qui survivra à l’autre et avec ses parents à jamais dévastés? Quel critère Dieu a-t-il retenu pour qu’en fin de compte, ce soit le bambin, et non sa cadette, qui puisse un jour dire : Dieu merci, j’ai survécu au grand tsunami.

Les ouragans, les séismes, les guerres, les éruptions volcaniques, les sécheresses, les naufrages, l’holocauste, les croisades, les maladies et infections et que sais-je encore, ne sont-ils pas le fait de Dieu de la même manière que ne le sont leurs survivants?

Nous ne pouvons remercier Dieu pour ses grâces et faveurs obtenues sans avoir aussi – et surtout – à nous questionner sur toutes les souffrances qu’il lui arrive à l'occasion d’infliger. Dieu doit répondre de sa partialité.

Fin décembre 2008, un sans-abri a été retrouvé mort gelé, Square Viger, en plein cœur de Montréal, dans l’indifférence totale. Il n’aura pas survécu au froid. À l’hôpital, le médecin n’a eu qu’à constater son décès.

« Dieu merci, il est vivant », qu’à dit le médecin, à mon dégel.

07 janvier 2009

#69 GARDEN PARTY


[Parfum de sérénité. Apaisement de l’âme. Douceur olfactive. Repos de l’esprit. Parfum de paix. Illusion. Mascarade. Mensonge.]

Aujourd’hui, la neige tombe à verse sur Montréal. Le mercure indique quelque chose qui ressemble à –12, mais le frimas rend le thermomètre illisible. Et pourtant ! Il règne dans mon salon un si joli parfum de bouquet printanier que pour peu, on se croirait en pleine canicule de juillet.

Ah! Je vous entends bien, envieux lecteurs, qui suez d’impatience à l’idée de percer la source de ce doux mystère qui égaie la dure saison. Eh bien voilà : Lampe Berger que ca s’appelle. Un cadeau de Noel reçu voilà quelques jours avec flacon 500ml de concentré Rêves de Fleurs – Chant de Lavande. Une véritable splendeur, vous dis-je : il n’y a qu’à verser un peu de concentré dans la lampe, à enflammer le brûleur deux ou trois minutes, sans plus, et tac! Vous voilà transporté dans un champ de lilas en fleurs, sous un figuier, dans un verger de coton, dans une forêt de teck de Bornéo ou au cœur d’une plantation vanille des Iles. C’est selon votre humeur et votre budget.

Depuis que je me suis réveillé parmi vous après cent mille ans d’hibernation, je confesse ma profonde fascination pour toutes ces odeurs et ces parfums recréés puis mis en conserve dans de petites fioles prêtes à emporter. J’ai souvenir qu’à l’époque où je vivais chez les Érectus, tout n’était que pestilence. Les carcasses putréfiées des animaux tués, les excrétions de toute une communauté qui ne connaissait pas encore les lieux d’aisances, l’absence totale d’hygiène personnelle, la sueur accumulée à la souillure des jours et que sais-je encore de plus répugnant qui mérite ici d’être tu pour ne pas vous perdre à jamais, amis lecteurs.

Les parfums ont ce je-ne-sais-quoi d’inattendu. Encore hier, dans la voiture taxi, régnait une persistante odeur de pin. Imaginez donc : comme si un pin avait poussé depuis la transmission. Mon ami Alex, quant à lui, aura voulu préserver la longévité de sa vieille Mazda par un parfum de cuir neuf (bien que son intérieur soit de tissus…). À l’église, c’est sur fonds d’encens que les fidèles s’agenouillent. Quant à moi, la nuit, c’est dans des draps aux effluves de printemps frais que je m’enlace à Bob. Le matin, j’ai une haleine de menthe glacée est des aisselles de musc. Et puis, il m’arrive même de pousser la coquetterie en m’aspergeant d’une eau de Cologne aux accords d’agrume et de santal. Une bénédiction pour l’égo, lorsque vient le temps de draguer. Si j’étais femme, je serais tentée par N°5 de Channel, Poison de Dior et Sensational – Céline Dion, pourquoi pas!

Cette idée de parfumer là où ca pue est providentielle. Elle farde la laideur du monde et la voile d’une douceur qu’elle n’a pas. Glade offre toute une gamme de flagrances destinées à venir a bout des odeurs désagréables, y compris les plus intimes.

Lu ce jour, sur Radio-Canada : « Les Palestiniens de la ville de Gaza ont eu droit à un court répit, mardi, au 12e jour de l'assaut lancé par l'armée israélienne. L'État hébreu a cessé ses bombardements pour une période de trois heures, soit entre 13 h et 16 h, heure locale, afin de permettre l'acheminement d'une aide humanitaire réclamée à grands cris par la communauté internationale et les organisations non gouvernementales (…) Cette accalmie est maintenant terminée, sans que quiconque n'ait confirmé si l'aide prévue s'était bel et bien rendue. Les combats devraient maintenant reprendre.»

Ils auront beau parfumer une guerre de bonnes intentions, mais une guerre sale, au fond, ca pue.

Ma nouvelle Lampe Berger vient de s’éteindre. Avant de la ranimer, le manuel d’instruction précise : hautement inflammable; tenir loin de toute flamme; manipuler avec précaution; risque d’explosion.

29 décembre 2008

#68 BYE BYE


[Et vous, lecteurs fébriles, quel sera votre bilan de l’année 2008?]


L’année civile était chose inédite pour moi, du moins jusqu’à mon dégel parmi vous voilà maintenant deux ans. Voyez-vous, au temps où je vivais encore dans une grotte, il y a de cela 100 000 ans, nous ne connaissions pas même les cycles lunaires. C’est vous dire!

J’en suis maintenant à mon troisième rituel de fin d’année. Vous savez de quoi je parle; le temps où l’on se souhaite santé et bonheur, celui des rigodons, du ragoût de pattes de cochon et des becs de la tante Georgette.

C’est aussi à l’issue de chaque année que revient, avec la récurrence du chapelet, la procession des revues de l’année. Entre Noël et le Nouvel An, les ondes sont saturées des émissions consacrées au rappel des faits saillants de l’année qui s’achève. 2008 ne sera pas en reste : les élections fédérales, provinciales et américaines, les jeux olympiques, la robe de madame Couillard, le 400ème de Québec, le retour d’Omo-Erectus dans la blogosphère, Sarah Palin, la bagarre de Jonathan Roy, la listériose… Tout, vous dis-je, y passera. On consacrera les meilleurs livres de l’année, les meilleurs albums, les meilleurs films, les plus grandes catastrophes, et que sais-je encore.

Plusieurs suggèrent aussi que la fin d’une année est l’occasion propice aux bilans, aux retours sur les évènements marquants de leur vie. Eh bien pas moi! Nenni. Niet. Nada.

C’est que, voyez-vous, tout ce que 2008 m’a déjà apporté m’est désormais acquis, comme de nouvelles composantes de mon bagage génétique : la mort d’un ami, la trahison d’un autre, le sourire de l’un, le jugement de l’autre, la découverte d’un pays ou celle d’un petit resto de quartier, l’empreinte laissée par l’émotion d’un livre et celle des ongles de Bob dans mon dos. Nul besoin de revisiter tout cela. J’en suis déjà imprégné.

En fait, bien plus que les aléas de ma vie, ce sont tous ces rendez-vous manqués qui commandent une réflexion en cette fin d’année.

L’angoisse qui m’habite à la pensée de tous ces bouquins que je n’aurai pas lus est plus intense que le bonheur ressenti à la lecture de La Route ou de L’Élégance du Hérisson. Le cinéphile que je suis s’agite de tourment de ne pas avoir vu tous ces films qui lui auraient procuré le même bonheur que Wall-E ou que Milk. J’ai bien visité la Mosquée Bleu, la Citerne basilique et traversé le Pont de Galata, mais je me désole pour tous ces trésors d’Istanbul que je n’aurai pas vu.

Oui, oui! C’est comme un vertige. Au restaurant, les choix qu’offre le menu me déchirent. Comment ne pas éprouver la mélancolie du carpaccio de canard lorsque mon choix s’est porté vers le foie gras aux pommes. Au rayon des cravates, je n’arrive pas à me résoudre sur un motif, hanté que je suis à l’idée qu’un autre plus joli encore ne me soit demeuré inaperçu.

Et toutes ces personnes d’exception que je n’ai pas rencontrées, faute d’avoir été là, au bon endroit ou au moment propice. Et puis toutes ces autres à qui je n’ai pas su tendre la main, par insouciance ou pire encore, par indolence.

Ma revue de l’année 2008 est riche de chimères. 2009 le sera aussi. Et 2010, 2011, 20..

20 décembre 2008

#67 BIEN DANS SA PEAU









[C’est un grand paradoxe que la nudité – cet état naturel des êtres – soit à ce point source de gêne, d’indécence et d’obscénité.

Cœurs sensibles, abstenez-vous. Je révèle ici, mais pour un temps limité, des parties de mon anatomie que, jusqu’ici, la bienséance avait gardé pour clandestines.]





Vous ne me voyez pas, mais en ce moment même, je suis nu.

Oui, oui! Vous avez bien lu. Je suis complètement dénudé et c’est dans ce plus modeste des dépouillements que je vous écris.

Pour certains d’entrevous, lecteurs admiratifs, je vous devine sidéré à cette idée que je puisse me conduire avec une telle impudicité. Pour d’autres, je flaire la convoitise et la soif de concupiscence. Qu’importe où vous vous situez, je perçois fort aisément que la perspective de ma nudité vous incommode et trouble la probité. Mais sachez que je suis nu depuis la genèse de ce blogue et que j’entends le demeurer jusqu’à la fin.

C’est que voyez-vous, au temps où – bonheur perdu – je vivais dans ma tribu d’Erectus, voilà 100 000 ans, nous étions pour l’essentiel du temps toujours à poil. Nos seuls vêtements, faits de peaux d’ours et de bisons, n’étaient portés que pour se préserver des intempéries et du froid. La nudité échappait à tout sens moral et il ne nous serait jamais venu à l’esprit qu’être nu pouvait nuire à l’ordre public. Pères, mères, enfants, ainés…, tous, vous dis-je, vivaient nus sans la moindre pudeur ou audace.

Depuis mon réveil parmi vous, après 100 000 ans conservé dans le givre, je ne cesse de m’étonner à quel point mes nouveaux contemporains se vêtent de la tête aux pieds, en tout temps et circonstances, superposant les couches, du sous-vêtement au vêtement, et du vêtement au survêtement, sans oublier le par-dessus.

Il y a chez vous, hommes et femmes modernes, une réelle aversion pour la nudité. La nudité choque, gêne, indispose, froisse et scandalise. C’est au supermarché que pour la première fois je l’ai appris à la dure, alors que j’y faisais mes emplettes et ce, bien naïvement, complètement nu. Je n’étais pas encore arrivé au rayon des concombres quand deux policiers m’ont écroué non sans parfaire mon éducation morale.

C’est ainsi que j’ai compris que la nudité ne s’intéresse pas aux différentes parties du corps de la même façon. La nudité du visage, des mains et des jambes s’expose sans aucun scrupule. À la plage, l’audace découvre la presque totalité du corps. Mais là s’arrête l’impudence. Quand vient le temps de se dénuder davantage, les mœurs prennent le dessus et commandent une couverture pudique.

On m’objectera que la pudeur du corps ne s’intéresse qu’à ses zones érotiques et libidinales. On me dira aussi que cela demeure souhaitable pour stimuler le désir charnel. Soit. Mais n’y a-t-il pas dans les yeux de chacun ce scintillement vif et parfois même singulièrement érotique, qui surpasse les organes génitaux? La bouche, les lèvres et les mains n’ont-elles pas une fonction lubrique aigue? Le cou n’est-il pas aussi érogène que l’entre-jambes?

Même lorsque pratiquée dans l’intimité d’un couple, la nudité intimide et dérange. C’est le bel Alex qui m’en fit la démonstration la première fois, alors même que rongé par le désir je dénouais sa ceinture. À ce moment précis, il m’interrompit, alla éteindre la lumière, puis revint dans l’obscurité, m’autorisant enfin à lui enlever ce qu’il lui restait de vêtements. Des statistiques enseignent qu’en cela, Alex campait au sein de cette majorité d’occidentaux pour qui baiser est affaire de noirceur. Bien sur que la nudité enflamme le désir, mais à condition que l’obscurité en entrave la vue. Paradoxe. Bizarrerie. Chinoiserie.

Mais bon… je m’égare. Je parlais de nudité, pas de sexualité. Je parlais de se révéler tel que nous sommes, sans parure, artifice ni faux-fuyant. Je parlais de se débarrasser de ces écorces pour qu’enfin, juste le temps que la lumière soit, nous apparaissions à découvert, simplement.

Peuples de la terre, dénudez-vous!

13 décembre 2008

#66 FRIENDS



[L’image de notre propre solitude nous indispose. Merci Facebook! Grâce à lui, notre isolement s’éclate en quelques clics! Les amis s’y centuplent, sans coût ni effort. L’amitié a enfin trouvé un terrain fertile à sa multiplication. Bienvenu chez « Friend Depot »]

Une fois libéré de cette éclipse comateuse qui m’aura isolé de toute civilisation une année durant, il me fallu évidement renouer avec ceux-là même qui furent victime de mon mutisme bien accidentel. Je parle bien ici de mes amis.

Ainsi, sitôt retourné dans le confort de mon foyer, je pris mon bottin téléphonique personnel à la recherche de mes amis perdus et m’appliquai à les retrouver, en commençant par la page de la lettre « A ». Indubitablement, je n’avais aucun ami dans cette division de l’alphabet. La lettre « B » semblait tout aussi muette. À la lettre « C », il y avait bien le numéro de Charles-André, mais notre relation n’avait guère duré plus que le temps d’une courte nuit. Plus je continuai ainsi à tourner les pages de mon bottin, plus l’angoisse de ma propre solitude se fit lourde. Visiblement, à s’y fier, mes amis se limitaient pour l’essentiel à Pizzeria Princesse, au dentiste Nguyen, à Raymond-réparateur-d’électroménagers et à Taxi Diamond.

Ma chute s’accéléra devant la blancheur des pages « D », « E », « F », et jusqu’à la lettre « P » où enfin je retrouvai le sourire à la vue du nom de Pierre. Je composai son numéro de téléphone, puis, tel une débandade : « Le numéro que vous avez composé n’est pas en service. Veuillez… ». Ce n’est somme toute qu’à la lettre « N » que je retrouvai le nom de Alex, l’ayant inscrit à l’origine à la page correspondant à son nom de famille.

« Allo? Je peux parler à Alex, s.v.p.? »
« Alex? Il vit maintenant à l’étranger. »
« N’auriez pas son numéro de téléphone, son email? C’est mon ami, voyez-vous… »
« Désolé…. Essayez Facebook, c’est là qu’on retrouve les amis égarés. »

Facebook? Tiens donc. Sitôt dit, sitôt fait ! Une fois complété le formulaire d’inscription, je fus du coup rassuré : « Développez votre réseau amical en quelques minutes : simple, rapide et gratuit ! / Retrouvez vos amis, recréez vos liens grâce à Facebook ! ».

J’ai effectivement retrouvé Alex en moins de trois clicks et c’est avec anxiété que j’ai joins la communauté de ses amis. Déjà le lendemain, j’avais moi-même 3 nouveaux amis. Le surlendemain, ils étaient au nombre de 12. Au dernier décompte de ce matin, j’avais l’honneur de me dénombrer pas moins de 127 nouveaux amis. Oui! oui! Jamais de ma vie – époque préglaciaire incluse – je n’aurai jouis d’autant d’amis.

Tout cela me semble si rocambolesque. L’amitié est au nombre de ces rares sentiments qui donnent à la vie un sens si précieux. Si l’amour est chose rare, l’amitié – je parle de la vraie – l’est davantage. L’amitié se nourrit de vérités, de mansuétudes et, à la différence de l’amour, de silences même. Alors qu’il n’est pas rare que l’amour soit victime du temps, l’amitié se fortifie avec lui. Les liens qu’elle noue sont souvent plus étroits que ceux du sang. Elle est à la fois jardin et refuge, et jamais prétoire ou tribunal.

En réalité, tous ces inconnus qui se flattent maintenant d’être mes amis là, dans Facebook, ne me sont en réalité que des amitiés à rabais. C’est telle la Loi du marché d’Alfred Marshall: plus leur nombre croît, plus leur valeur s’atrophie. Je suis un véritable clochard avec mes 127 nouveaux amis. Je serais crésus de n’en compter que 2 ou 3.

Depuis plus d’une semaine sur Facebook, Alex m’a bien gentiment ajouté dans la liste de ses amis. Je suis le 218ème dans sa liste. Depuis plus d’une semaine aussi, j’attends un geste de sa part, un mot, un coup de téléphone, mais en vain. Je ne désespère toutefois pas : en amitié, je suis indulgent. Alex doit être si accaparé par ses 217 autres amis.

29 novembre 2008

#65 AU DELÀ DU RÉEL



















[Comme une eau froide qui croît.]



Manifestement, la vie dans le loft est marquée par cette vilaine rivalité entre les brunes et les blondes. Myriam ne peut pardonner à Cynthia d’avoir séduit Arcadio, tandis que Mihaela a juré la perte de Jason qui n’a d’yeux que pour Cynny. Entretemps, Arcadio et Manuel jouent le tout pour le tout puisque nos deux ballotés de la semaine connaitront le sort que leur réserve le Québec lors du grand gala de dimanche soir.


« T’as mis une cravate ce matin? On est dimanche, tu sais? ».

C’est la troisième fois que ca lui arrive depuis deux mois, si je compte le lundi de l’Action de grâce : il se lève comme ça, tout bonnement, enfile son complet-veston bleu, sa chemise blanche et sa cravate à pois, puis descend l’escalier avec une hésitation dissimulée. Je le regarde tout doux : « Le bureau est fermé aujourd’hui. Tu veux un café? Tiens, ton journal est posé là, sur la table ».

Dans le loft, Jason a constaté que quelqu’un lui a volé son déodorant. Ses soupçons se portent naturellement vers Kevin et Claude-Alexandre, mais rien n’exclue la complicité de Charles-Éric. Jason s’en est confié à Arcadio qui sans réticence lui a conseillé d’en parler au Maître du loft. Depuis, c’est la consternation : il y a un voleur de déodorant parmi les lofteurs.

« Tu ne mets pas ton manteau? On va être en retard si tu tardes trop… ».

Mais le voilà qu’il cherche quelque chose. Fouille dans sa poche droite, fouille dans sa poche gauche. Toujours rien. Son regard se porte sur la table du téléphone, mais sans succès. Replonge la main droite dans sa poche droite et replonge la main gauche dans sa poche gauche. Je le regarde et lui demande ce qu’il cherche comme ca. « Mes clés… t’as pas vu mes clés ? », qu’il me répond. Je fais quelques pas vers le bureau d’entrée, m’assure qu’il a le dos tourné puis saisis son trousseau posé là sur le bureau, où il a l’habitude de le placer machinalement depuis des années. « Tiens, les voici. Elles étaient… huh… tombées par terre!… Bon, on y va ? ». Il me sourit tandis que je lui remets ses clés.

Demain, c’est l’anniversaire de Kevin. Il aura 19 ans. Cynthia, Rémi et Maude sont allé dans le confessionnal afin de demander au Maître du loft de lui préparer une fête toute spéciale : on veut beaucoup de bière, des gogo-girls et des déguisements hawaiiens. La fête aura lieu dans le jardin. Arcadio, l’un de nos ballotés de la semaine, est chargé de veiller à ce que Kevin n’aille pas dans le jardin durant les préparatifs. L’effervescence est à son comble.

Première chute de neige de l’hiver. Il regarde s’accumuler les flocons et avec un air amusé en me récitant par cœur, avec l’aisance d’un écolier, chaque strophes : « Ah! Comme la neige a neigé! / Ma vitre est un jardin de givre. / Ah! Comme la neige à neigé! / Qu’est-ce que le spasme de vivre / À la douleur que j’ai, que j’ai …». C’est son soixante dix-huitième hiver. « Faudra appeler le voisin pour qu’il vienne déneiger l’entrée… Le voisin… Voyons… Mais quel est son nom déjà? ». Après plusieurs secondes, je viens à sa rescousse. « Le voisin d’en face? Monsieur Legault… ».

Aujourd’hui dimanche, la rivalité dans le loft est à son apogée. Un des lofteurs en danger – Arcadio ou Manuel – sera éliminé par verdict du Québec. Charles-Éric a le regard fuyant et Cynny ronge ses ongles. Claude-Alexandre, qui s’est rasé les cheveux par solidarité avec Jason, ne peut réprimer sa détresse en pensant devoir continuer l’aventure du loft sans Manuel.

Le grand gala est commencé. Je regarde papa qui vient de s’ensommeiller en silence sur le sofa, tandis que j’écoute Louise Deschâtelets disserter freudiennement sur l’angoisse que doit ressentir Cynthia à l’idée de voir Arcadio être évincé du loft. Il est de ces moments où on réalise que tous les évincés, dans la vie, n’appartiennent pas à la même famille. Que les drames sont souvent bien relatifs. Que l'hiver arrive toujours trop vite. Que la vie, souvent, c'est merdique.

Le compte à rebours s’est fatalement engagé. Il semble que ni rien ni personne – maître de loft ou Maître du monde – n’y peut quoique ce soit.

C’est comme une eau froide qui croît.

22 novembre 2008

#64 QUI DIT VRAI?



[Rendons-nous à l’évidence avec un brin de réalisme : nous sommes tous – et de plus en plus – semblables les uns et les autres. Mis à part quelques caractéristiques que je tiens de l’ère préhistorique dont je suis issu, rien ne vous distingue de moi, ou de Pauline ou de Mario. Triste, hein? ]

Au terme d’une année de coma végétatif, on ne quitte pas sa chambre d’hôpital – non plus que son espace abstrait là-haut tout à côté du plafonnier – sans n’avoir à honorer quelque suivi médical de circonstance. C’est ainsi que je dus me présenter cette semaine à l’hôpital, histoire de rassurer mes médecins que oui! j’étais bel et bien rétabli et sur pied. Je m’y suis donc amené tôt, dans l’espoir avoué d’y retrouver l’infirmier masseur qui, sans le savoir, m’aura interdit les portes du paradis.

Une fois paré d’une jaquette aussi bleue qu’approximative, une inconnue entra dans le cabinet d’examen vêtu d’un sarrau blanc et d’un stéthoscope au cou.

« Bonjour Docteur! », fis-je.
« Bonjour… allongez-vous s’il vous plait », fit l’inconnue en sarrau blanc, sans lever les yeux du dossier qu’elle tenait à la main. L’inconnue mesura mon pouls, jaugea ma pression, ausculta mes réflexes et examina tous les orifices de mon corps, le tout entrecoupé de « dites aaahhhh », « ouvrez grand », « respirez profondément », « tirez la langue » et que sais-je encore. Puis elle laissa tomber avant de s’en aller : « très bien… merci, restez ici… le docteur sera là dans quelques minutes ».

Quoi? Le docteur? Dans quelques minutes?

Un deuxième inconnu fit son entrée. La trentaine décontractée, jeans et t-shirt, baskets, mais point de stéthoscope au cou ou de thermomètre en poche. « M. Omo Erectus? Bonjour, je suis le docteur xyz ».

Eh bien oui… L’inconnue vêtue en docteur était infirmière, et l’inconnu vêtu tel un étudiant de cégep était docteur.

Concédons à l’uniforme ce je-ne-sais-quoi de rassurant. Il permet d’emblée d’identifier le titre et la fonction. Il habilite, authentifie et confère légitimité à celui qui le revêt.

Tenez, au temps lointain de ma tribu d’Erectus, le chef de notre petite communauté, Omo-Harpus, était naturellement identifiable aux peaux de mammouths qu’il arborait fièrement. Ses habits lui assuraient toute la noblesse associée à son rang et à son sang. Lorsque fortuitement il nous arrivait d’entrevoir Omo-Harpus sans ses parures, il devenait subito terne, blafard et livide.

Naguère, tous et chacun possédait un code vestimentaire précis. Monsieur le curé, lorsqu’il n’était pas revêtu de sa soutane d’officiant, portait habit noir et col romain blanc. Cela le distinguait en tout temps de ses fidèles. Idem pour ses sœurs religieuses, reconnaissables en toutes circonstances. Le cuisinier portait la toque et le pantalon pied-de-poule. Le boulanger et le laitier avaient leurs accoutrements. La salopette était au menuisier au même titre que la cravate était au banquier. Qui n’a pas souvenir du réparateur Maytag surmonté de son couvre-chef octogonal ou du maillot sanglé de Jane Fonda dans ses séances d’aérobie.

À l’instar du docteur et de l’infirmière, il est aujourd’hui malaisé de distinguer le curé du banquier et le pâtissier de l’informaticien. Cols bleus et blancs sont désormais incolores. Celle que l’on appelle « la nouvelle économie » fourmille de commis directement issus de chez Gap ou de chez H&M. Casual Friday n’a plus la limite que son nom ponctue.

Encore hier, au téléjournal de fin de soirée, on nous montrait Pauline Marois faisant de la marche rapide en souliers de course, Mario Dumont en chemise à carreaux et Jean Charest en tenue de weekend décontractée. Même nos politiciens s’aliènent de l’uniforme traditionnel pour, soi-disant, se fondre aux mortels que nous sommes tous.

Le plus inquiétant dans toute cette histoire, c’est ce doute qui me gagne de plus belle, tel un clair-obscur qui croît : comment espérer retrouver, là où l’uniforme n’est plus et où les genres se confondent, cet envoûtant masseur que je tenais si naturellement pour infirmier.

15 novembre 2008

#63 LE SURVENANT



[Un an d’absence. Quelle histoire qu’aura été la mienne au cours de cette dernière année. Est-ce un retour de votre humble chroniqueur? Je tente l’expérience. Après tout, même Céline aura connu des sabbatiques…
Après la lecture de ce qui suit, aucun d'entre-vous n'entretiendra à mon égard quelque reproche que ce soit suite à mes silences.]

Novembre 2007. C’était il y a un an exactement.

Je m’apprêtais à entreprendre la rédaction de ma 63ème chronique lorsque, inexplicablement, la température de la pièce se fit sibérienne et mon corps fut envahi par une hypothermie foudroyante. Frissons, tension artérielle en chute libre, pouls fugitif et confusion montante.

L’on transporta mon corps à l’hôpital où mes médecins entreprirent de me réanimer, mais en vain. Manifestement, les 100 000 années que mon corps avait passées au creux d’un iceberg n’avaient pas été sans conséquences. Tôt ou tard, je devais en subir les contrecoups. Cette heure-là venait de sonner.

Tandis que l’on s’afférait à m’oxygéner, à électrocuter mon cœur et à éveiller mes sens vitaux, je me sentis évasivement m’aliéner de mon propre corps pour m’élever tout juste à côté du plafonnier, d’où je pu observer l’équipe médicale s’acharner sur moi jusqu’à ce que le diagnostique fatal ne tombe froidement : « coma stade 3 ».

Je suis resté là, flottant en lévitation au haut de la pièce, à contempler mon corps perforé de fils, de boyaux et de solutés, figé et atonique, à attendre que quelque chose n’arrive. Mon attente aura duré un an.

Le 8 novembre 2008, j’étais toujours là, observant d’en haut avec désir ce bel infirmier masser avec passion mon corps flaccide, lorsque j’entendis un bip retentissant de mon moniteur cardiaque. Quelqu’un cria « Code rouge! », mais déjà je me voyais tourbillonner dans ce couloir translucide d’où je pu refaire le chemin de ma vie en instantané, revoyant Maman-Erectus, les membres de ma tribu primitive, ma chute dans la glace, mon dégel en 2006, mon apprentissage de ma nouvelle civilisation, mes premiers amours et que sais-je encore.

Et puis la lumière fut !

Une lumière éblouissante, encore plus étincelante qu’un éclair d’été. Un jet de lumière, de chaleur et d’amour infini. J’ai bien compris alors que j’assistais à ma propre mort et que Dieu s’apprêtait à m’accueillir en Son royaume enfin et pour toujours.

C’est alors que j’ai entendu – ou plutôt ressenti – une voix grave m’interpeller tout en douceur :

« Omo-Erectus, tu as été un grand pécheur, mais aujourd’hui Mon Royaume des Cieux t’accueille dans l’amour et la rédemption… Y a-t-il quelque chose que tu désires avant d’entrer dans ta demeure éternelle? », fit la voix solennelle. « Certes » fis-je, « ce mignon infirmier qui si longtemps aura massé mon corps, vous n’auriez pas son numéro de téléphone par hasard? »

Tout s’est alors abruptement embrouillé, La lumière s’est consumée et la voix s’est éteinte dans une lamentation à peine perceptible : « …irrécupérable…».

Quand je me suis réveillé, une équipe médicale s’afférait à me stabiliser. Je sentais à nouveau l’oxygène pénétrer dans mes poumons et mes sens vitaux se revivifiaient. Je revenais à la vie.

Au fond de ma salle de réanimation, un infirmier assistait à la scène, en souriant.

03 novembre 2007

#62 LE JOUR DU SEIGNEUR



[Câââlisse! Me revoici, les amis.

Oh! par respect pour mes lecteurs d’outremer, j’ai inséré de petites références dans ce texte.

Tabarnak!]


On m’avait pourtant bien mis en garde : « mon cher Omo-Erectus, cette nouvelle terre d’adoption qui maintenant est tienne, le Québec, est laïque. Fais gaffe, ‘sti(1) ! ».

Et c’était vrai. Quelques lectures auront vite fait de corroborer le tout. À mesure que la province de Québec devenait le Québec, la prééminence de l’Église dans ses institutions s’éclipsait, tournant ainsi le dos à quelques quatre siècles d’ubiquité. Exit les crucifix dans les écoles. Exit les Bibles dans les enceintes des tribunaux. Exit les curés dans les chambres à coucher. Exit les nonnes dans les hôpitaux. Exit les jésuites dans les antichambres des pouvoirs politiques.

La chose, dit-on, fait aujourd’hui consensus. Hormis Monseigneur Marc Ouellet de Québec, l’ami blogueur Jo le Grand Blond et monsieur le maire Jean Tremblay de Saguenay, tous s’accordent à revendiquer un Québec séculier. Dans le cadre des audiences de la Commission Bouchard-Taylor, là où les divergences sont plurielles, il est un fait qui reçoive tant l’assentiment des classes ouvrières que celle des élites intellectuelles : le Québec est – et doit le demeurer – laïque.

Curieux paradoxe cependant : exceptionnels sont mes jours sans qu’il ne me soit donné d’entendre de multiples références au vocabulaire liturgique. Plutôt que d’être mécontent, il faut être en hestie(1). Question de degré, on pourrait aussi se déclarer en tabarnak(2). On ne mornifle pas son prochain, on lui en câlisse(3) une en pleine figure. On n’ignore pas celui qui nous fait lésion, on se crisse de lui. Lorsqu’on quitte un lieu, on décrisse(4). On ne manifeste pas sa surprise par des Oh! ou des ah!, mais par tabarnak! ou par ciboire(5)!. On parle d’une hostie de belle fille comme d’un hosti((1) d’imbécile. Adjectivement, on parle de la même façon d’une criss(6) de belle fille ou d’un criss d’imbécile. D’une tabarnak de belle fille ou d’un tabarnak d’imbécile. D’une ciboire de belle fille ou d’un ciboire d’imbécile. D’une câlisse de belle fille ou d’un câlisse d’imbécile. D’une sacrament(7) de belle fille ou d’un sacrament d’imbécile.

Alleluia!

Verbes, adjectifs, adverbes, substantifs, interjections et que sais-je, mes congénères québécois empruntent généreusement à cette église dont ils disent et souhaitent s’aliéner. Troublé par un sophisme d’une telle ampleur, j’ai entrepris de consulter mes amis de toutes origines pour me convaincre qu’en cela, le Québec n’est pas si différent du reste du monde. Saisissement: ce Québec soi-disant laïque est à ma connaissance la seule société au monde qui abuse de catholicisme dans son vocabulaire quotidien. C'est Benoît XVI qui doit s'en réjouir.

J'ai ainsi découvert que les français - côté européen - utilisent « putain », « merde » et même « putain de merde ». Chez nos amis américains, le juron roi est « fuck! » avec ses déclinaisons « fucking », « fuck you! » ou « mother fucker ». Côté arabe, on utilise « charmuta! » signifiant « putain! » ou encore « nardinamok! », littéralement : « enculé de ta mère ». Les allemands empruntent allègrement dans le vocabulaire fécal : « Scheisse! ». Les russes abusent de références sexuelles. En Italie, « va fanculo! » est le juron par excellence. Il est l’équivalent de « fuck! » ou de « fuck you! » chez les anglais. Les japonais, réputés pour leur politesse, prononcent avec parcimonie le mot « kuso », signifiant « merde! ».

Même la litanie des jurons du Capitaine Haddock ne comporte nulle allusion à notre Mère l'Église. C'est vous dire!

Toute une tabarnak de surprise que fut la mienne : il appert que seul le Québec décline à tous vents sa dévotion religieuse dans sa langue de tous les jours. J’ose à peine imaginer ce qu’il en est lorsque sa langue s’endimanche, câlisse!

Eh bien ciboire, je m’adapte!

Laïque, le Québec? Mon œil, tabarnak!

Bon... Je décrisse. À bientôt!
_____________________


[1] Lire : Hostie
[2] Lire : Tabernacle
[3] Lire : Calice
[4] Lire : Christ, mais qui quitte (!)
[5] Lire : Ciboire
[6] Lire : Christ
[7] Lire : Sacrement

26 octobre 2007

#61 24 HEURES CHRONO


[Il m’arrive de rêver que je sois, tel Jack Bauer, un homme aux mille et un accomplissements et que chaque minutes de ma vie me soit aussi précieuses qu’enivrantes. Mais voilà : la réalité me rappelle à l’ordre dès les premières lueurs du matin.]



À l’aube de ce jour nouveau, mon réveille-matin m’a tiré de mes draps de satin rouge et de mon inertie nocturne à 6h30 précises. L’avenir appartient aux matineux, dit-on. Ablutions matutinales et petit déjeuner ingurgité sur le pouce. Aujourd’hui devait être un jour fécond. Je n’avais nulle intention de dilapider de précieuses minutes.

Déjà à 7h45, j’étais posté devant l’arrêt d’autobus. Temps d’attente : 15 minutes. Inutile de m’énerver, me suis-je dit, songeant aux automobilistes peinant dans la congestion des autoroutes de banlieues. Le trajet nécessité pour arriver à ma première destination aura été somme toute fort raisonnable : 40 minutes. Ponctuel en toute chose, c’est avec une confortable avance de 15 minutes que je me suis présenté chez mon dentiste. «Veuillez patienter, M. Erectus, ça ne devrait pas être très long », fit la réceptionniste. Temps d’attente : pas moins de 30 minutes. Le nettoyage de ma denture n’aura duré que15 minutes.

Retour dans le bus, direction centre-ville. 45 minutes plus tard, j’étais enfin à la banque. J’aurais du m’en douter : le vendredi, l’affluence y est d’habitude plus dense. Temps d’attente : 35 minutes.

Ce n’est qu’à 11h30 que finalement j’étais de retour chez moi. Le facteur avait déjà livré mon courrier que je me suis empressé d’ouvrir. Quelques réclames publicitaires, une lettre de M. le Curé pour me rappeler l’importance de la dîme et une facture pour mon abonnement internet. Surprise : j’ai constaté l’imposition d’une surcharge pour un service "ultra-méga-super-haute-vitesse" que je n’ai jamais requis. Je me suis empressé de téléphoner : « Bienvenue chez Vidéotron / Votre appel est important pour nous / Veuillez demeurer en ligne pour conserver votre priorité d’appel … ». Temps d’attente pour obtenir gain de cause : 45 minutes.

Jouissant d’une après-midi exempte de toute contrainte, j’ai résolu de me présenter dans un bureau de la Société de l’assurance automobile du Québec, histoire de procéder au renouvellement de mon permis de conduire. À mon arrivée, on m’a tendu un ticket portant le numéro B-164. Au tableau indicateur, on servait à ce moment-là le client-numéro B-129. C’est après une heure et demie que j’en suis ressorti en règle avec la société d’état.

De retour à la maison. Il m’a fallu pas moins d’une heure pour préparer mon repas que j’ai finalement ingéré en moins de 15 minutes. 30 minutes de plus ont été nécessaires pour tout ranger.

Au moment où je m’autorise ces lignes, il est 21h45. Dans moins de 30 minutes, j’aurai regagné le confort de mes draps de satin rouge et je sombrerai dans un nouveau sommeil profond, jusqu’à ce que mon réveille-matin ne m’agresse à nouveau au petit jour, demain matin.

24 heures. Voilà ce que compte une journée.

Dans ma nouvelle civilisation postmoderne, il est coutumier d’entendre Pierre, Jean et Jacques jérémiarder avec désarroi que les jours sont bien trop courts et qu’il est navrant qu’une journée ne compte pas plus de 24 heures.

Mais que Diable ferions-nous d’une journée qui compterait 35 ou 44 heures, si ce n’est que d’attendre ici et là, quand ce ne serait pas ailleurs? En réalité, ce n’est point le temps qui nous manque, mais le temps infertile qui nous paralyse.

Il n’est pas un soir, lorsque j’éteints ma lampe de chevet, sans que je ne m’interroge sur mes accomplissements de ce jour qui s’est consumé. Ai-je accompli quoique ce soit qui puisse être louable? Ai-je laissé une trace indélébile de mon passage parmi vous? Ai-je été productif, comme on dit dans les cercles économiques? En un mot : ai-je fait œuvre utile, que ce soit à mon bénéfice ou au profit de mes semblables? Aux termes de mes délibérations, une seule et récurrente réponse s’impose : si peu.

Toute proportion considérée, si le bilan de ma vie parmi vous, lecteurs béats, est à l’image de cette journée qui s’achève, j’appréhende une amertume sans nom à ce moment où, pour une dernière fois, je fermerai les yeux.


Il est tard. Je vais me coucher. Demain sera jour chargé.

20 octobre 2007

#60 AVIS DE RECHERCHE



[ Besoin urgent d’un mentor, d’un maître à penser, d’une personne inspirante. Bref : besoin d’un phare dans l’obscurité. Saurez-vous m’aider à le trouver? ]



Dans les steppes sauvages où il m’a été donné d’évoluer voilà cent mille ans vivait Omo-Lucidus, un homme inspiré de sagesse et de grande vertu.

Omo-Lucidus n’était guère plus âgé que moi. Il était de petite taille et plutôt frêle, ce qui faisait de lui un lamentable chasseur. Circonspect et réservé, souvent il nous arrivait même d'oublier qu’il vivait parmi nous. Il était homme de mesure et de silence. Et pourtant, Omo-Lucidus comptait parmi les plus influents des membres de ma tribu.

Homme de peu de mot, la finesse de son jugement avait fini par l’imposer comme l’un des sages de ma communauté. Omo-Lucidus était en toute chose un maître, une inspiration, un phare dans l’obscurité.

Cent mille ans plus tard, la sagesse d’Omo-Lucidus me manque terriblement. Intronisé dans une civilisation aussi étrange que la votre, l’appel à des repères se fait impératif. Il me faut à tout prix trouver mon phare dans l’obscurité. Mais voilà, Omo-Lucidus n’est plus aujourd’hui que poussière d’os et son seul souvenir n’appartient qu’à ma mémoire. Omo-Lucidus n’aura laissé aucun écrit, aucune pensée qui aura survécu au passage des millénaires et qui puisse aujourd’hui me guider dans la vie.

Je me suis donc mis en quête de troquer Omo-Lucidus pour un tout nouveau guide résolument moderne; une nouvelle source d’inspiration empreinte de sagesse, d’humanisme et d’atticisme. Mais je confesse connaître une quête laborieuse et ma foi jusqu’ici infertile. Et pourtant, m’a-t-on affirmé, les sages abondent depuis des siècles. De Socrate à Sartre, de Jésus à Nietzsche, de Descartes à Schopenhauer, et sans oublier Rael, Jojo Savard, Julie Snyder, Eric Salvail ou Denis Coderre, ma disette se fait incessante.

Je commençais ainsi à désespérer jusqu’à ce moment béni entre tous où, pour la toute première fois de ma nouvelle vie, j’ai appris l’existence de C’te Gars. C’était dans le métro de Montréal. Un homme et une femme conversaient et revenait de façon persistante cette référence à C’te Gars : « … je lui ai crissé, comme dirait C’te Gars, une hostie de bonne claque dans la face…».

Depuis ma découverte de ce grand philosophe des temps modernes, je n’ai de cesse d’entendre mes semblables référer à C’te Gars à tout propos. Au bureau, à la radio, dans la rue, au centre commercial, on le cite en toute circonstance. Partout, vous dis-je. Y'a qu'à voir et écouter au restaurant, dans les cafés, lors des réunions de famille ou sur le parvis de l'église. C’te Gars trône en maître incontesté. Assurément j'ai trouvé en lui le berger que je cherchais avec tant de désespoir; l’être inspirant enfin retrouvé. Au Diable Omo-Lucidus! Viva C’te Gars!

J’ai finalement appris que C’te Gars usait de pseudonymes multiples. Cela le rend d’autant plus inaccessible. Ainsi, plusieurs réfèrent à C’te Gars comme à L’Autre. Je l’ai bien entendu des centaines de fois : « …moi, comme dirait L’Autre, les musulmans, j’suis pu capable… ». Il arrive aussi qu’on nomme C’te Gars sous le nom de Qui : « … tsé, comme Qui dirait, c’tun maudit fif… ».

Mais au fait, qui donc est C’te Gars? À la Grande Bibliothèque de Montréal, une préposée m’a reçu avec mépris lorsque je lui demandé si C’te Gars avait laissé quelque œuvre philosophique ou recueil de pensées. Google ne m’a apporté guère plus de résultat. Le Journal de Montréal, les lignes ouvertes sur certaines station de radio et TQS semblent bien s’en inspirer à torrents, mais C’te Gars demeure et persiste invisible.

À l’instar de Réjean Ducharme, C’te Gars s'érige pour moi comme un véritable mystère. Où se terre-t-il? Comment avoir accès à ses lumières, à sa sapience et en un mot, à cet humanisme qui le transcende si admirablement ?

À vous tous, lecteurs dévoués, je lance un avis de recherche désespéré. Par pitié, aidez-moi à trouver C’te Gars. Il en va de mon équilibre mental et spirituel. Prestissimo!

L’illumination par la sagesse est chose bien trop précieuse pour la laisser passer duex fois au cours d'une même vie.

14 octobre 2007

#59 FLASH




[Je reviens d’un séjour à Berlin et à Prague avec au bas mot des centaines de photos digitalisées. Après chacun de mes retours de voyage, je m’interroge. Pourquoi tant de photos. Qu’en ferais-je plus tard. Que représentent-elles. Qu’arriverait-il s’il m’arrivait de les perdre à jamais.]






Paris : Omo-Erectus devant la Tour Eiffel.
Rome : Omo-Erectus devant la Basilique St-Pierre.
Bangkok : Omo-Erectus devant le temple du Buddha d’Or.
San Francisco: Omo-Erectus devant le Golden Gate Bridge.
Toronto: Omo-Erectus devant la Tour du CN.
Florence : Omo-Erectus devant le Ponte Vecchio.
Prague : Omo-Erectus devant le Pont Charles.
Berlin : Omo-Erectus devant les vestiges du Mur de Berlin.
Saigon : Omo-Erectus devant l’Hôtel Continental.
Tokyo : Omo-Erectus devant le Mont Fuji.
Québec : Omo-Erectus devant le Château Frontenac.
New York : Omo-Erectus devant l’Empire State Building.
Cancun: Omo-Erectus devant les ruines de Tulum.
Capri : Omo-Erectus devant la Grotta Azzurra.
Los Angeles : Omo-Erectus devant le Chinese Theatre.
Genève : Omo-Erectus devant le Jet d’eau.
Washington : Omo-Erectus devant la Maison Blanche.

Montréal : Omo-Erectus devant ses albums de photos…

Après cent mille ans de somnolence glaciaire, l’urgence de découvrir le monde s’était faite péremptoire. C’est que, voyez-vous, au temps de ma vie primitive, la terre n’était constituée que de plaines sans fin, de rivières infranchissables et de sombres forêts. Il n’y avait, en ces temps ancestraux, rien qui aurait pu attirer le moindre touriste, même japonais. Aussi, une fois mon dégel achevé, je me suis pourvu d’un appareil photo digital dernier cri – du moins l’est-il demeuré trois ou quatre mois tout au plus – et je suis parti à la conquête du monde.

Résultat, hormis des souvenirs qui inéluctablement se consument dans ma mémoire, j’ai bien accumulé des milliers de photos à jamais stockées dans les profondeurs du disque dur de mon portable.

Or, ces photos, je ne les regarde presque jamais. Oui! Oui! Vous m’avez bien compris : jamais il ne me vient à l’esprit d’ouvrir l’un de mes fichiers et d’ainsi refaire en pixels des voyages qu’il m’a été donné de faire en réalité.

Il m’arrive donc de m’interroger : pour quelles raisons les touristes que nous sommes persistent-ils à accumuler tant de photos qui s’accumulent dans des albums poussiéreux ou dans des ordinateurs?

Certains d’entre nous, photographes que nous sommes tous, cherchons à préserver le souvenir d’un monument célèbre ou d’un illustre paysage. Mais avouons que les Pyramides d’Égypte ou les galeries du Louvre sont omniprésentes sur toutes les cartes postales, dans les guides touristiques et à la télé, et qu’un simple clic sur Google suffit pour les voir sous tous leurs angles.

D’autres cherchent plutôt à préserver la mémoire de leur passage en un lieu notoire et dans ce cas, je suspecte que le cliché aura été motivé non point pour leurs propres souvenirs, mais bien pour nourrir ceux des autres : « tu vois, ici, c’est moi devant le Pont des Soupirs et là, c’est encore moi devant les ruines du World Trade Center, et puis là aussi, c’est moi devant… ».

Mais pour la plupart d’entre nous, il faut concéder que nos photos de voyage ne sont motivées que par une seule idée : nous voir, nous, quelque soit le lieu où l’on se trouve. Nous sommes tous sensibles à nous-mêmes. Le Moi prédomine le Cela. Le seul sujet de la photo qui nous tienne vraiment à cœur, c’est nous. On a que faire de la Mona Lisa derrière soi.

Pour ma part, lorsque je pose pour une photo, je n’ai qu’une seule idée en tête : bien paraître. Je rentre mon ventre, j’exhibe mes pectoraux, je replace mes cheveux, mes lèvres deviennent pulpeuses, j’adopte un regard pénétrant et une allure fière. Sitôt la photo croquée, je me précipite vers l’appareil digital et invite Bob à recommencer tant et aussi que je n’y parais pas à ma satisfaction. Yeux clos? On recommence. Une ligne de trop sous le menton? On recommence. Une mèche de cheveux mal placée? On recommence. Une courbe douteuse? On recommence. J’entretiens à mon égard un esprit critique qui est totalement étranger aux monuments historiques qui m’entourent. Mes photos à la plage sont pour moi de véritables tortures. Aussi bleue la mer soit-elle, à m’y regarder, je n’en suis jamais satisfait.

Lorsque d’aventures il me vient à l’esprit de rouvrir l’un de mes albums de voyages, mon attention première se porte sur moi. Ai-je changé? Ai-je vieilli? Étais-je plus svelte? Mes vêtements étaient-ils de bon goût? Avais-je un air épanoui et pétillant de bonheur? Et plus encore : étais-je en ces temps-là celui que j’aurais souhaité être?




C’est que mes albums de photos ne sont pas tant des évocations d’un voyage que le souvenir de celui qu’un jour passé j’ai été.

30 septembre 2007

#58 SALUT BONJOUR



[Réveillez-vous! Le jour du jugement approche. Ce jugement implacable, puritain et irréductible. Celui dont sera victime, tôt ou tard, ce garçon avec des boutons.]


« Ding! Dong! – Ding! Dong! »

L’œil embrumé, je consultai avec inquiétude le réveille-matin. 9h34. Tel une habitude, Bob fit mine de ne rien ouïr et Wilfred émit un soupir pour mieux reprendre la cadence de son ronflement tonitruant. Sans l’ombre d’un doute, ni l’un ni l’autre n’envisageait aller ouvrir.

« Toc! Toc! »

La persévérance de l’hôte mystérieux ne me laissa guère de choix que de sortir du confort douillet de notre lit, et prestement! J’enfilai donc à la hâte un short de coton et un t-shirt, puis descendit l’escalier jusqu’à la porte d’entrée et j’ouvris.

« Bonjour! » firent aimablement mes trois visiteurs; un homme, une femme et un garçon d’au plus 17 ans avec des boutons. « Bonjour », fis-je à mon tour. Ils se présentèrent. Lui Claude et elle Anne-Marie. Le garçon avec des boutons n’avait vraisemblablement pas de prénom. « Omo Erectus », enchainai-je. Claude, incrédule, devint interrogatif : « Erectus? », fit-il. « Oui, oui, tout à fait, comme une érection, mais à la sauce latine! », fis-je, en m’évertuant de réprimer ma propre érection, toute naturellement matinale, maladroitement dissimulée sous mon short de coton.

Leur regard se porta subrepticement vers mon short encore déformé et, avec un malaise ostensiblement palpable, Claude s’empressa d’annoncer avec solennité l’imminence d’un monde meilleur, de paix, d’amour et de justice. Le jour du jugement dernier était proche et il fallait s’y résigner dans l’allégresse. Le garçon avec des boutons, dont les yeux ne pouvaient quitter mon short, me tendit au même instant une brochure portant titre : Réveillez-Vous!

Vous aurez bien compris, amis lecteurs. Mes hôtes étaient Témoins de Jéhovah et professaient avec plus de seize millions d’adeptes une foi fondée sur l’avènement du Royaume de Dieu sur terre, l’extinction des religions et l’inévitable triomphe de Dieu sur Satan. Ceux-là mêmes qui condamnent le tabagisme, l’ivrognerie, l’avortement, les jeux de hasard, les relations sexuelles hors les liens du mariage, l’avortement, l’internet et les transfusions sanguines, même en cas de péril à leur propre vie et à celle de leurs proches.

En saisissant le Réveillez-Vous! que le garçon avec des boutons me tendait, j’objectai être bien réveillé, mais je décidai néanmoins de le conserver et le porta avec empressement devant mon short dans un élan de pudeur obligé. « Et ce monde meilleur, c’est pour bientôt? » demandai-je, intrigué?

À l’instant même, le son d’une porte qui s’ouvre se fit entendre à l’étage, suivi d’un bruissement de pas sur le parquet. « Madame Erectus, je présume? » demanda Claude, tandis qu’Anne-Marie tentait de regarder là-haut, par delà mon épaule. Je m’empressai de rectifier : « Non… Monsieur Erectus... ».

Silence. Malaise.

Le garçon avec des boutons porta un regard embarrassé vers Claude. Anne-Marie mit fin à la conversation en m’invitant à lui rendre le Réveillez-Vous! qui me servait toujours et encore de bouclier. Je m’exécutai, laissant réapparaitre à nouveau mon trouble matinal.

Ils repartirent précipitamment. « Et ce monde meilleur? C’est pour quand? », insistai-je?

Silence. Malaise.

Alors que mes hôtes avaient regagné le trottoir en direction d’un prochain candidat au réveil, seul le garçon avec des boutons se retourna, me fit un étrange sourire presque amical, alors qu’il tendait à Claude, tel une supplication à ses parents, un exemplaire de :


Réveillez-Vous !

07 septembre 2007

#57 UN MONDE À PART


[Deux scientifiques israéliens de l’Institut Weizmann des Sciences, ont déposés une demande de brevet pour une technologie permettant de diffuser des odeurs via internet, au même titre que les fichiers sons et images. La communauté scientifique internationale prévoit le développement de cette réalité d’ici 2015.

Avant qu’il ne soit trop tard, je me suis quelque peu empressé à aborder ici un sujet fort délicat. Remercions le ciel que l’internet en odoramat ne soit aujourd’hui et encore que fiction.]



Besoin incontournable et intrinsèque de l’espèce humaine à laquelle il m’est donné d’appartenir, il fallait bien m’y résigner tôt ou tard. C’était ma foi inexorable et rien n’aurait pu m’en exempter au moment où l’appel se serait fait nécessité. Je parle, mes chers amis, du premier de mes passages obligés aux toilettes publiques.

Les plus dégourdis d’entrevous questionneront à juste titre l’à propos de mon sujet. Eh bien, à ceux-là, je dis qu’ils omettent qu’en ces temps ancestraux qui m’ont vu grandir, la chose nous était méconnue. En ces temps-là, les besoins spontanés de l’Homme ne connaissaient nuls confins et se pratiquaient sans la moindre clandestinité. L’avènement des toilettes publiques dans ma nouvelle vie aura été une révélation.

Mon baptême de toilettes publiques, c’est au Centre Eaton, rue Ste-Catherine à Montréal, qu’il m’a été administré. C’était quelques semaines après mon dégel et depuis cette immersion, je ne puis compter le nombre de mes incursions dans des toilettes de centres commerciaux, de magasins, de restaurants ou de haltes routières. Or, je le proclame haut et fort, je ne sache pas un seul endroit qui me soit plus rebutant que les toilettes publiques.

Tenez : lorsque d’aventures mes besoins commandent l’utilisation de l’urinoir, l’appréhension m’envahit avant même de franchir la porte de l’enceinte. Aurai-je à souffrir la présence de voisins? Pourrai-je jouir de panneaux séparateurs pour satisfaire mon intimité? Un voyeur louchera-t-il furtivement vers mon malaise? L’appareil sera-t-il inodore? Pire encore : la chasse d’eau aura-t-elle eu raison des fluides de mon prédécesseur?

Fort de mes expériences passées et pour me prémunir contre toute équivoque, je me suis érigé un code de conduite qui jusqu’ici m’aura assuré un relatif confort. Primo : ne jamais choisir un urinoir qui en jouxte un autre déjà réquisitionné. En toutes circonstances, il me faut laisser un urinoir disponible entre celui de mon choix et un autre déjà accaparé. Je privilégie un urinoir qui se situe à l’une des extrémités; les risques de promiscuité sont ainsi réduits de moitié. Secundo : au cas de congestion excessive, toujours privilégier les cabines privées. Tertio : toujours regarder bien droit devant soi; fixer un point imaginaire sur le mur de céramique et ainsi garder le focus. Finalement, un proche s’étant amené juste à mes côtés, toujours rester de glace tout en conservant une extrême proximité entre l’urinoir et ma personne, en m’assurant que mon pantalon n’entre point en contact avec la porcelaine froide et humide.

Je n’ai toutefois toujours pas réussi à solutionner comment, sans y toucher, je pourrais tirer la chasse de l’urinoir. C’est que cette bielle est la première chose que l’homme apaisé touche de ses mains après avoir refermé sa braguette… En cela, je dois dire toute ma reconnaissance au concepteur de la chasse d’eau automatique.

Les choses se corsent davantage lorsque la nature dicte le recours à l’un des cabinets de toilettes. Ici encore et plus qu’ailleurs, ne serait-ce qu’à y songer, le malaise m’envahit.

À première vue, l’on serait enclin à penser que les concepteurs des cabinets de toilettes avaient tout pigé des impératifs d’intimité sur lesquels point n’est besoin ici de s’étendre. Cloisons, portes et verrous… Un véritable sanctuaire de paix. Un cloître de solitude et de recueillement.

Erreur!

Comment prétendre à cet exil si, comme il est si fréquent que cela soit, la targette faisant office de fermoir s’est disloquée au point de ne plus s’actionner, et lorsque l’espacement entre porte et cloisons autorise tous les regards indiscrets. Mais qui donc est l’architecte de ces partitions qui, par leur hauteur, rendent visibles souliers, pantalons et sous-vêtements de l’usager jouxtant mon compartiment, sans mentionner les sonorités et fragrances qui font tourner la tête.

Trois cents ans de révolution industrielle pour en arriver là.

Il arrive toutefois que par excès de veine je sois seul et puisse m’abandonner en toute sérénité. Là et alors, dans la tranquillité de mon cabinet, je puis contempler l’art et la prose de tous ceux qui m’y ont précédé, leurs graffitis, dessins et slogans : « je suce des grosses queues », « fuck les arabes » et « flush the jews ». Que de lectures spirituelles et enivrantes!

Chacun de mes passages aux toilettes publiques se concluent, comme il est de mise, par un détour par les lavabos, immanquablement marqué de pénurie de savon, d’eau froide et d’éclaboussures. Je n’ai toujours pas trouvé une façon de fermer le robinet sans y toucher. Pénurie de papier essuie-mains. Poignée de porte aqueuse vers la sortie.

Dans cette nouvelle civilisation prude et aseptisée à laquelle maintenant j’appartiens, les toilettes publiques constituent une enclave qui n’est pas sans évoquer les pires conditions qui prévalaient voilà cent mille ans. L’homme est un homme, fut-il moderne ou primitif, civilisé ou archéen.

C’est donc décidé. Désormais, j’irai en catimini du côté des toilettes pour dames où, m’a-t-on dit, les conditions y sont plus raffinées…

31 août 2007

#56 HISTOIRES OUBLIÉES

[Que retient-on de nos expériences quotidiennes? Qu’est-ce qui justifie que l’on garde en mémoire tel fait et que l’on en oublie systématiquement un autre?

Il m'arrive d'y songer en attendant mes valises.]



Bientôt un an et demi que le destin m’aura bousculé au cœur de votre truculente civilisation. Un an et demi, c’est peu, direz-vous, mais c’est aussi juste ce qu’il en faut pour que la mémoire n’accomplisse sa mission première : oublier.

On dit que la quantité d’informations que l’on oublie est prodigieusement plus vaste que celle que l’on retient. On oublie illico un visage aperçu dans le métro ou le mot à mot d’un récit passionnant. Qui se souvient de ce dont il s’est restauré voilà cinq jours au dîner, ou du nom du ministre des Ressources humaines et du Développement social du Canada entendu au bulletin de nouvelles la veille?

Tout, ou presque, est candidat à l’oubli.

On dit aussi que la majorité des informations que nos méninges reçoivent sont éclipsées en une ou deux secondes, tout au plus. Une catégorie restreinte de données mettraient quant à elles quelques heures pour s’éliminer de notre mémoire. Et ce ne serait qu’une infinitésimale dose d’informations qui laisseraient empreintes dans les profondeurs de nos souvenirs.

On dit enfin que l’on retient plus aisément les évènements funestes de notre existence, nos écueils et nos échecs.

Un an et demi, disais-je, que je suis ici, accumulant au quotidien des souvenirs panachés et multiformes que me procurent les vicissitudes de ma vie moderne auprès de vous, Homo Novus. Qu’ai-je donc immortalisé à jamais dans les abîmes de ma mémoire…

► Mes valises qui, immanquablement, sortent les dernières de l’avion;

► Mes boucles de lacets qui se nouent à perpétuité quand je tire sur une de leurs extrémités;

► Mon extension électrique qui, pour être utilisée, doit être libérée de ses multiples nœuds;

► Mon extension électrique qui, pour être branchée, m’oblige à déplacer le canapé;

► Ma lampe de poche dont les piles ne fonctionnent plus les soirs de pannes électriques;

► Mes piles neuves que je ne peux trouver, faute de lampe de poche;

► Ma nouvelle boîte de Tylenol blindée que je n’arrive pas à ouvrir par un soir de migraine;

► La file d’attente devant la caisse voisine au supermarché qui est trois fois plus rapide que celle où je patiente;

► Mon stylo qui n’écrit plus au moment où je dois noter un numéro important;

► Ignorant comment écrire un mot, je cherche dans mon Petit Robert et je ne puis le trouver, ignorant comment il s’écrit;

► Mon attente au téléphone qui est agrémentée d’une musique qui ne me plait pas;

► Mon litre de lait qui ne s’ouvre jamais là où il est écrit « ouvrir ici »;

► Mes heures passées à trouver le nom d’un restaurant ou d’une clinique médicale dans les Pages Jaunes;

► Ma découverte du Jell-o;

► Mon prédécesseur qui au comptoir caisse paie 1,75$ pour un café avec une carte de crédit;

► Mon prédécesseur qui, au comptoir lait-sucre, goûte tranquillement son café sans se soucier que j’attends derrière lui;

► Ma cigarette que, par mégarde, j’allume côté filtre;

► La température de mon eau de douche qui ne cesse de changer quand j’ai du shampoing plein la tête;

► Mes bananes dont la pelure devient noire avant qu’elles ne soient mûres;

► Dans la noirceur de ma chambre d’hôtel, chercher où se trouvent les interrupteurs des lampes de tables;

► Mon scotch qui coûte 9,50$ pour une once et demie, sachant qu’une bouteille de 40 onces coûte au restaurateur 35,00$;

► L’alarme de l’automobile de mon voisin qui hurle au moindre coup de vent nocturne;

► Les gens qui se tiennent à gauche dans les escalators;

► Mon nouveau meuble Ikéa bien assemblé, me retrouver avec des dizaines de pièces inutilisées;

► Une fois mes mains bien lavées, fermer le robinet dégoulinant d’un lavabo dans une toilette publique;



Les plus malins d’entrevous, lecteurs indéfectibles, objecteront que je suis de mauvaise foi, que dans la grande majorité des cas, mon stylo parvient à retranscrire un numéro précieux ou que mes valises me sont rendues promptement à l’aéroport.

Mais que voulez-vous : la mémoire n’accorde que peu d’attention à la bonne fortune.

Si d’aventures il m’était donné de raconter mes souvenirs d’Homo Novus aux membres de ma tribu d’Érectus, ils n’en croiraient pas leurs oreilles et me reprocheraient de tout chariboter.

Et vous, lecteurs vénérés, de quoi se meuble votre mémoire?

24 août 2007

#55 LA PETITE SÉDUCTION


[Les accessoires qui meublent nos vies sont innombrables. La plupart n'ont aucune utilité réelle, si ce n'est au profit des marchands. Moi qui suis sobre en toute chose, j'ai frappé un noeud en allant acheter... une cravate. ]

– Bonjour! Puis-je vous être utile?
– Oui, bonjour. Je dois acheter une cravate.
– Eh bien, vous êtes au bon endroit. Nous avons des centaines de modèles à vous proposer.


« Des centaines »? Assurément, l’homme n’avait aucune expertise en algorithmique. Il y avait à l’étage de ce grand magasin non point des centaines, mais bien des milliers de cravates pieusement alignées sur de grandes tables à en donner la nausée.

– Monsieur recherche-t-il un modèle en particulier?
– Huh… non. Enfin, juste une cravate…
– Une teinte alors? Un motif quelconque?

Mes yeux vaguement fixés vers la multitude, je crois bien avoir balbutié quelque chose qui rimait avec « sobre et qui s’agencerait à un costume bleu ».

– Et la chemise?

La chemise… La chemise… « Blanche », fis-je, croyant ainsi nous épargner, au vendeur et à celui qui vous parle, un bon quart d’heure.

– C’est pour une occasion spéciale? Un mariage? Une soirée romantique avec Madame? Un rendez-vous avec un important client? Le travail?

« Le travail », tranchai-je, heureux d’ainsi nous ménager un second quart d’heure.

– Nous y sommes presque. Dernier détail… Les prix de nos modèles varient de 39,95$ à 225,95$...

L’heure qui s’égraina par la suite fut consacrée au choix d’une cravate sobre, s’agençant à merveille à un costar bleu et chemise blanche, que je porterais au boulot et qui, toutes taxes confondues, n’excéderait pas 80$.

Eh bien cette cravate, elle n’a pas encore été créée. Prada, Dior, Canali, Boss et Armani, non plus que d’autres créateurs moins élitistes, aucun vous dis-je n’a songé aux besoins de celui qui prospecte un tel accessoire ma foi si banal.

« Tenez! Celle-ci me semble fort jolie », fis-je, en saisissant avec délicatesse une cravate de belles rayures et dont l’étiquette affichait un prix presque bon marché.

– Monsieur a du goût, fit mon vendeur, mais attendez de voir l’effet de cette cravate sur cette chemise là-bas.

Il est vrai que la chemise en question convenait superbement à la cravate convoitée.

– Pour un effet du tonnerre, voyez aussi combien chemise et cravate s’ajustent à merveille à ce costume ici, ne vous semble-t-il pas?

Une heure et quelques huit cents dollars plus tard, j’avais acquis costume, chemise, boutons de manchettes, mouchoir de poche et… une cravate.

Je réalise maintenant avoir été un tantinet naïf. Mais voilà, je ne suis pas dissemblable de la majorité de mes congénères pour lesquels si souvent l’accessoire dicte au principal. S’agissant de me procurer un téléphone portable, c’est inéluctablement que je deviens propriétaire d’un téléphone/appareil-photo/lecteurMP3/internet/messagerie-texte. L’équipement en option de mon véhicule automobile est à faire blêmir les astronautes de la Nasa. Même mon frigo m’a été vendu avec un livret d’instruction plus volumineux encore qui celui remis lors de l’achat de mon ordinateur.

Dire que j'ai un jour tenté l'expérience de la simplicité volontaire! Un leurre, croyez-moi, à moins de vivre sur l'Ile de Gilligan et encore là, l'opulence qu'affichaient les joyeux naufragés n'était pas à proprement parler une démonstration de rusticité. C'est qu'à force d'entendre que je ne serai jamais dans le coup sans GPS intégré à ma future bagnole, j'en arrive à le croire, sincèrement. Et c'est là, précisément, que j'abdique et cède à la tentation, me délivrant ainsi du mal de la tempérance.

Et moi qui ne voulais qu’une cravate.

18 août 2007

#54 FEMMES D'AUJOURD'HUI


[Histoires de chromosomes...

De toutes les révolutions, de tous les bouleversements qui auront marqués l’histoire de l’humanité, la place que se sont taillées les femmes d'aujourd’hui est exceptionnelle. Elle le sera davantage le jour où les hommes auront, à leur tour, accomplis leur propre révolution.]



Je suis né homme voilà maintenant 100 043 ans. J’aurais pu de la même façon naître femme, mais le hasard en aura voulu autrement.

Souventes fois depuis la fonte des glaces qui m’ont préservées jusqu’en 2006, il m’arrive de songer à ces différences qui singularisent hommes et femmes. Non point à celles qui s’attachent aux dissemblances anatomiques ou morphologiques, mais bien plutôt aux distinctions de nature éthologiques, sociales et comportementales.

Encore hier, l’occasion m’en a été fournie, pas plus loin qu’ici même, rue Ste-Catherine, en plein cœur du centre-ville de Montréal. Une case de stationnement venait de se libérer face au restaurant où je devais retrouver des amis; une heureuse bénédiction qu’il n’est pas donnée de connaître tous les jours. Par mon clignotant, j’indiquai à l’automobiliste derrière moi mon intention de m’approprier de la précieuse case tout en amorçant le processus du stationnement en parallèle dans lequel j’excelle. Avant même que je n’entreprenne la manœuvre, l’homme qui me suivait s’empressa d’enfoncer les roues avant de son SUV dans l’espace qui, selon toutes les règles du civisme à quatre roues, me revenait de droit naturel. Après trente secondes d’observations mutuelles, lui à travers son pare-brise et moi par mon rétroviseur, l’homme se mit à gesticuler, usant d’un vocabulaire corporel ma foi fort éloquent. C’est à ce moment qu’il sortit de son tank et vint me faire démonstration d’un art oratoire que la bienséance impose de taire ici.

Moi qui suis issu d’une ère qualifiée de primitive, d’archéenne, d’hirsute même, je n’ai de cesse de reconnaître chez le mâle moderne ces attitudes qui auront marquées les premières quarante-deux années de ma vie, à l’époque de ma caverne.

C’est du moins ce qui occupait mes pensées alors que, pendant une vingtaine de minutes, je cherchais désespérément une nouvelle case de stationnement : jamais une femme n’aurait usé d’autant de discourtoisie.

Hormis des caractéristiques physiques tangibles, les variantes entre hommes et femmes sont significatives. On dit des uns qu’ils sont forts, courageux, directs, inébranlables, virils et stoïques. D’elles, on dit qu’elles sont douces, vulnérables, sensibles, affables, réservées et délicates.

Certains ont cherché ces raisons fondamentales qui individualisent mâle et femelle. Taux élevé d’œstrogène chez elle et d’androgène chez lui. Chromosomes XX ou XO pour elle et chromosomes XY ou XXY pour lui. Plusieurs ont affirmé que la maternité gratifierait la femme de qualités propres auxquelles l’homme ne pourrait jamais prétendre. L’histoire de l’humanité et l’influence religieuse pourraient avoir contribuées à engendrer chez l’homme un comportement martial et chez la femme un rôle tout en pudeur. Certains enfin expliquent ces divergences comportementales par le pénis de monsieur, vu au travers des siècles comme instrument de puissance et de virilité.

L’accumulation des siècles, voire des millénaires, auront finalement contribués à hiérarchiser les hommes au rang de meneurs, abandonnant les femmes à une mission de second ordre. Il n’est pas si loin ce temps où les lois de l’homme imposaient à la femme un devoir d’obéissance et de subordination à son époux. La nouvelle épouse apostasiait son nom de fille et devait exclusivement se consacrer à son mari et aux enfants de ce dernier. Encore et toujours, certaines cultures exigent le port d’un voile pour bien marquer qu’une femme, ce n’est pas tout à fait une être humain.

Plus récemment dans l’histoire, des femmes ont entrepris de s’affranchir des rôles traditionnels qui étaient leurs. Par leurs revendications, elles ont su convaincre les hommes qu’elles étaient dignes de voter lors d’élections, de disposer de leurs biens et d’accéder à des études et des métiers jusque là dévolus exclusivement aux mâles.

Une véritable insurrection, le féminisme. Un bouleversement inédit réalisé avec calme, sérénité et sagesse par des femmes exceptionnelles. Il n’y a eu ni sang, ni coups portés au bas-ventre. Juste la rhétorique des lois de la raison.

À l’opposé de ce qui a maintes fois été tenu pour admis, les femmes ne se sont pas libérées des hommes. Ce qu’elles ont accompli est indubitablement plus sibyllin : c’est l’homme qui sommeillait en elles qu’elles ont affranchi, sans abjurer leur féminité.

La libération de la femme n’est rien d’autre que la libération de l’homme dans la femme.

Désormais, alors que je serai à nouveau en quête d’un espace de stationnement, je rêvasserai à ce jour heureux où, enfin, l’homme aura libérer la femme qui sommeille en lui.

10 août 2007

#53 DEAL OR NO DEAL


[À 31 000 pieds d’altitude, Bob me faisait la gueule depuis des heures. Tout cela pour une petite incartade inoffensive. Comment avais-je un jour pu choisir partager ma destinée avec lui. Il est de ces choix dans la vie…




N’eut été de l’herméticité des hublots, je crois bien que je l’aurais balancé par-dessus bord, jusqu’à ce que…]




« Beef or chicken? »

Le dilemme, vous dis-je. Bien que je sache apprécier tant la délicatesse d’un suprême de poulet que l’esculence d’un filet de bœuf, il m’était virtuellement impossible de surmonter mes hésitations. Et pourtant, ce n’est pas l’appétit qui me faisait défaut; les quelques pretzels qu’Air Canada m’avait si généreusement consenti après le décollage étaient dissous dans les abysses de mon estomac depuis maintenant plusieurs fuseaux horaire. J’ai bien adressé à l’agent de bord un regard interrogatif, j’ai bien tenté de mirer les contenants de plastique auxquels d’autres passagers s’attaquaient déjà, mais sans que cela ne me procure quelque réconfort. Mes vacillations persistaient toujours et autant. Et c’est pour mater l’impatience montante de l’agent de bord que j’optai finalement, presque à mon corps défendant, pour le filet de bœuf.

Depuis ma reviviscence parmi vous, précieux lecteurs, des choix comme celui-là ne cessent de m’assaillir. Quotidiennement. Inlassablement. Sempiternellement.

Jadis, alors que je vivais dans ma tribu d’Erectus, les choix n’existaient pas. Tout nous était imposé. Nous portions les mêmes vêtements. Nous habitions tous la même grotte de fortune. Nos menus résultaient des hasards des nos chasses. Nos fréquentations se cantonnaient à nos paires. Nous ne soupçonnions même pas le bulletin de vote.

Au nombre inouï des adaptations que ma vie contemporaine m’a imposées, l’épreuve des choix est sans conteste l’une des plus cruelles. Il faut tout choisir. Café corsé ou velouté? Frites ou purée? Paris ou Rome? Lait écrémé ou 3,25%? Allée ou hublot? Coke ou Pepsi? Dior ou Levis? Halogène ou incandescent? Cheveux longs ou courts? Comédie ou drame? Petit, moyen ou grand? Arial ou Times new roman? Ford ou BMW? Biologique ou transgénique? Accoucher ou avorter? Harper ou Dion? Bell Mobilité ou Rogers? Windows ou Macintosh? Murs couleur « pulpe de lime », « lumière d’étoile » « vent de changement » ou « nuages de Nairobi »?

Choisir, c’est aussi et surtout savoir exclure. C’est ce qui rend nos choix si douloureux. Mécontent de ce filet de bœuf terne, cuirassé et roussi que je triturais entre mes dents, je songeais à ce qu’aurait été mon dîner, eussai-je opté pour le suprême de poulet. Avais-je fait un choix malheureux? Le poulet aurait-il constitué un choix pire encore? Que de questions. C’est que les choix nous condamnent aussi. Ils créent une filiation entre nous et l’objet de notre préférence; une sorte de rapport étroit et intime qui n’autorise que peu les retours en arrière.

Perdu dans mes pensées, je me suis surpris à observer ce couple qui me voisinait, côté hublot. La cinquantaine avancée. Trente ans de vie commune, assurément. Ne restait plus à l’homme que quelques cheveux gris. Elle ne devait plus se souvenir du temps où elle était svelte et lisse. Il avait terminé son filet de bœuf et elle, son suprême de poulet. Ils se tenaient maintenant la main, heureux et le ventre plein.

Ils s’étaient choisis naguère, l’un à l’autre, et avaient su traverser les années, par delà les perturbations que la vie inflige. Ils ne s’étaient pas rebiffés dès la moindre déception ou à la plus mince contrariété.

Sans doute est-il là, le bonheur : supporter ses choix, savoir accepter et ne pas regretter ce qu’aurait été la vie si d’autres alternatives avaient été privilégiées.

Savoir assumer. S’engager.

Que ce soit en amour ou en amitié, la précarité de nos alliances résulte trop aisément de notre inclinaison à déserter nos choix passés, de la même façon que l’on change la couleur de nos murs au moindre saut d’humeur, convaincu que tout balancer apportera plénitude et satiété.

Élevés dans l'abondance des choix multiples, les plus jeunes de ma nouvelle civilisation m'apparaissent craindre l'engagement profond. À quoi bon s'investir lorsque de nouvelles avenues s'érigent à tous les détours. Il est si commode d'en emprunter une nouvelle en répudiant celle qui qui nous a mené jusque là.

Le film venait de commencer. Les lumières de la cabine tamisées, j’ai senti la main de Bob se frayer un chemin jusqu’à la mienne pour la retenir longuement. Sourir complice. La zone de turbulences était passée.

« Would you have coffee or tea? »

Bordel ! Voilà que ca recommence…

04 août 2007

#52 THE TWILIGHT ZONE


[Je n'ai jamais abordé les questions homosexuelles, si ce n'est qu'indirectement. Aujourd'hui, et exceptionnellement, je plonge. Plouf! Quitte à me mettre à dos toute la rue Ste-Catherine, entre St-Hubert et Papineau.]


Pas facile, la condition d’étranger. Pas facile du tout.

Moi dont les racines ont profité en terroir archéen, alunir au cœur de votre civilisation moderne n’a pas été sans écueil. Les ajustements auxquels j’ai du m’obliger ont été innombrables et les adaptations titanesques. Tout ce qui contribue à faire de vous ce que vous êtes, lecteurs extasiés, il m’a été imposé de les embrasser comme si elles avaient été naturellement miennes : votre éthique, vos croyances, votre langage, vos maisons, votre nourriture, votre façon de vous vêtir, vos technologies, votre économie, votre démocratie et j’en passe!

Décidément, elle n’est pas facile, la condition d’étranger. Il n’est pas un jour sans que je n’en subisse les tribulations.

Tenez… Voilà quelques jours, Alex m’a amené boulevard René-Lévesque pour assister au défilé de la fierté gaie. « Viens donc! Tu verras, tu t’y sentiras comme chez toi, comme dans une grande famille », a-t-il clamé avec conviction.

Être gay en 2007 comporte une sérieuse dose de marginalité. Si l’égalité juridique est maintenant chose faite, subsiste incessant le regard réprobateur des autres. Aussi, pour moi l’étranger, l’idée de me retrouver, ne fut-ce qu’un instant, en communion dans la grande famille gaie montréalaise apparaissait truculente. J’acceptai donc tout de go, confiant de retrouver dans ce défilé cette ambiance de confrérie qu’il me fut donné de perdre voilà cent mille ans.

Désillusion.

Étranger j’y suis arrivé, étranger j’en suis reparti.

Moi qui suis en toute chose un garçon sobre et réservé, je me suis surpris immergé dans un panorama habité d’hommes vêtus de lanières de cuir, de drag queens exubérantes, d’adonis musclés, de garçons au slip provocateur et de filles aux seins dénudés.

Des défilés de la fierté gaie, il s’en tient dans la plupart des grandes villes du monde depuis dix, vingt et même trente ans. À l’origine, il s’agissait de manifestations contre les discriminations dont étaient victimes mes frères et sœurs gais, de la même façon que les femmes ou les noirs avaient manifestés auparavant contre leur propre ségrégation. Il y avait un message, un contenu destiné à la population et à ses dirigeants.

La consécration juridique de l’égalité des gais aura été un long processus amorcé par Pierre Elliott Trudeau, René Lévesque et la Cour suprême du Canada. Les chartes ont été amendées, les lois adaptées et des droits bafoués rétablis. Cette reconnaissance aura retiré aux défilés de la fierté gaie une bonne partie de son à-propos.

Demeure néanmoins la perception populaire qui connaît toujours sa part de résistance.

Boulevard René-Lévesque, point d’appel à la population, si ce n’est qu’à des fins commerciales pour une clientèle cible afin d'y claironner un club de nuit branché, une boîte de danseurs, une ligne de produits beauté pour homme, une marque de bière ou une ligue de badminton. Un long cortège de messages publicitaires.

J’ai cherché dans ce défilé cette ficelle qui m’aurait autorisé une jonction entre ce que je suis et ce que je voyais. Mais en vain. Que voulez-vous, le cuir ne me sied pas, non plus que le maquillage ou les faux-cils, et je n'ai plus le corps de mes vingt ans. J’ai aussi attendu cette invitation à la tolérance. Mais toujours en vain. Zéro sur les difficultés que vivent les adolescents dans les écoles ou celles, plus générales, en milieu de travail.

À mesure que le défilé allait son chemin, un trouble me gagnait : manifestement, j’étais touriste en ma propre famille.

Pas facile, la condition d'étranger.

24 juillet 2007

#51 QU'EST-CE QUI MIJOTE


[L'idée d'une panne électrique m'angoisse. Je panique à la pensée d'être privé de tous ces petits délices que me procure les lignes de hautes tensions d'Hydro-Québec. Toi là-haut, Oui, oui, Toi! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien!]


Il est de ces petits plaisirs dans la vie.

Vous savez? Faire la grasse matinée parce que c’est jour férié; s’offrir un petit roupillon dans un hamac par une belle journée de juillet; savourer un rosé avec les amis par une douce soirée d’août; glaner un concert dans un parc; flâner rue St-Denis un dimanche après-midi; biner son jardin; s’abandonner dans un bouquin un soir de tempête de neige; écrire ces pages pendant que Wilfred ronfle à mes côtés; l’huile d’olive et le chocolat.

Au nombre de ces petits plaisirs que ma jeune vie parmi vous m’a consenti, il s’en est trouvé un qu’il me fut donné de renouveler une, si ce n’est deux fois par semaine : un petit détour de par chez mon boulanger.

L’échoppe de Bruno était située sur une rue peu fréquentée, éloignée des quartiers branchés de Montréal. Elle y était depuis plus de quarante ans. Même adresse, même porte, même enseigne, même boulanger. La boutique installée à l’avant datait manifestement d’une autre époque. Murs blancs, comptoirs en arborite, éclairage au néon. Pas l’ombre d’un halogène ou d’une tablette en stainless steel. Seule concession à la modernité, une caisse enregistreuse qui, à chaque pression du doigt hésitant de Bruno, émettait des bips stoïques. L’atelier de travail de Bruno était situé à l’arrière. C’est là, parmi les fours et les sacs de farine, qu’il avait bossé toute sa vie. Levée à quatre heures du matin, six jours semaine, sans réveil-matin.

En poussant la porte (dreling! dreling!), les parfums des pains frais et du levain montaient à la tête. Chez Bruno, point de gâteau, de terrines ou de muffins. Que du pain fait de farine, d’eau, de levure et de sel. « Boujour M. Erectus! Qu’est-ce que ce sera aujourd’hui? En passant, les miches sont encore tièdes…». Sourires complices. Impossible d’y résister. Dès que la porte se refermait derrière moi (dreling! dreling!), la miche subissait déjà les assauts de ma gourmandise.

Informés de ma passion pour le pain, des amis m’ont offert à Noël une machine à pain de marque Moulinex, pure révolution de technologie d’avant-garde. Simple à utiliser; il ne suffit que d’y incorporer les ingrédients mentionnés dans le guide d’utilisateur (l’utilisateur, c’est moi), d’appuyer sur quelques touches qui font des bips! bips! et le tour est joué.


Trois heures plus tard, ceci:





devient cela...:



Incroyable, n’est-ce pas? Je vous devine sceptiques, lecteurs mécréants que vous êtes. Eh bien croyez-moi, Moulinex a métamorphosé mes habitudes de vie. Depuis que je suis l’heureux propriétaire-utilisateur de ma machine à pain, mes comptoirs de cuisine comptent maintenant une machine à espresso, une machine à sorbet, une machine à crème glacée, une machine à yaourt, une machine à pop corn, un kit à fabriquer le vin, un extracteur à jus, un robot culinaire, un batteur électrique, une poêle électrique à crêpes, un four à raclette, un grille-pain, un grille-bagelm un grille-pains-à-hot-dogs, une machine à empaqueter sous vide, un croc-pôt, un couteau électrique, un ensemble à fondue électrique, une bouilloire électrique et que sais-je.

Moi pour qui – héritage de ma vie primitive – la cuisine était jadis un combat de tous les instants, je suis maintenant en mode high tech, en pleine concupiscence avec Hydro-Québec dont mes factures ne cessent de grimper. Il est loin ce temps où, pour me concocter un bon petit repas chaud, il fallait me livrer à un combat sans merci avec deux pointes de silex. Merci à la touche magique "power" qui sait me rendre la vie si sympathique.



Je ne cuisine plus; je supervise. Je ne savoure plus; je mange.


Je suis récemment passé devant la boulangerie de Bruno. Sur la porte, une affiche écrite à la main : « fermé – merci à tous mes clients pour 40 années de bonheur ».

Pour une rare fois dans ma vie, j’en ai presque voulu à mes amis.

20 juillet 2007

#50 AU DESSUS DE LA MÊLÉE



[Tous les ponts ne sont pas faits que d’acier, de béton ou de bois. Vous pigez?]


Les terres qui m’ont vu grandir étaient bordées par des rivières si larges qu’il nous était inimaginables un jour de les franchir. De notre grève, nous contemplions au loin l’autre rive et rêvions des paradis qui s’y trouvaient, convaincus, étions-nous, d’oasis vastes où abondaient gibier, racines et petits fruits.

Les plus audacieux de ma tribu qui se sont hasardé à s’y rendre à la nage n’en sont jamais revenus. Encore aujourd’hui, j’ignore toujours si les eaux profondes ont eu raison de leur témérité ou si, sait-on jamais, ils sont parvenus à ce refuge merveilleux duquel ils n’ont plus jamais voulu revenir.

C’était il y a cent mille ans, en cette ère où les ponts n’existaient pas.

Depuis que je vis parmi vous, lecteurs fébriles, j’éprouve à la vue des ponts une étrange sensation de petitesse. Je n’ai de cesse de m’éblouir devant tant de majesté.

Le premier pont qu’il me fut donné de contempler est le Pont Jacques-Cartier, ici même à Montréal, qui enjambe avec noblesse le fleuve St-Laurent. D’aventure, j’ai eu la bonne fortune d’admirer le Golden Gate Bridge de San Francisco, le Brooklin Bridge de New York, et combien d’autres qui se sont conservés jusqu’à ce jour depuis des siècles lointains : le Pont des Soupirs à Venise, le Ponte Vecchio qui enjambe l’Arno à Florence, le Pont Neuf qui traverse la Seine à Paris et le Tower Bridge de Londres. Tous, vous dis-je, à compter du plus majestueux jusqu’aux modiques ponts de campagne, tous ne cessent de m’envoûter.

Qu’importe leur taille et leur âge, les ponts ont ce je ne sais quoi de mystique. Ils métamorphosent la pierre, l’acier et le ciment en des sculptures monumentales d’une beauté ma foi résolument poétique. Ils inspirent respect et déférence. Un pont rend possible l’impossible. Par delà les eaux troubles et meurtrières, ils relient les peuples autrement étrangers. Ils permettent les échanges et favorisent l’ouverture sur le monde. Ils contribuent à la solidarité entre tous.

Curieusement, aussi majestueux soient-ils, les ponts acceptent une cruelle part de vulnérabilité. La plupart d’entre eux ont été construits à une époque où les flots de circulation n’étaient pas le dixième de ce qu’ils sont aujourd’hui. L’érosion, la corrosion, les vents et le temps leur livrent un combat sans merci.

Lors de guerres, les ponts comptent parmi les premières victimes. Le bombardement de ponts rend l’ennemi vulnérable et désœuvré. Des milliers de ponts ont été détruits en temps d’insurrection, dont certains vénérables. Tenez : rien qu’à ce jour, près d’une centaine de ponts ont été détruits par l’armée israélienne au Sud Liban seulement.

L’Homme est manifestement un grand bâtisseur. Il est aussi un prédateur impitoyable.

Bon. Je devine certains d’entrevous désespérer de trouver ici quelque morale à cette histoire. Ceux-là seront déçus. Je me suis quelque peu égaré à la suite de la lecture d’un commentaire de notre collègue Zoreilles laissé là, à la mémoire de son oncle.


Eh oui, aujourd'hui encore, bien des ponts restent à bâtir.


C’est tout.

13 juillet 2007

#49 LA GRANDE ÉVASION




[Merveilleuse trouvaille que sont les excuses. Oh! combien j’aurais aimé qu’elles existent voilà cent mille ans. Mais bon. Chaque choses en son temps.]



Cette nuit-là, tandis que tous dormaient dans la grotte, mon tour de garde était venu. J’avais la charge de veiller à la conservation du brasier qui nous procurait le feu et la chaleur désormais si précieux pour notre confort. Ma mission consistait à insuffler à la braise l’oxygène nécessaire à sa survie et à l’entretenir de branchettes aussitôt que la grisaille l’envoûtait. Tâche rudimentaire, direz-vous, mais néanmoins cruciale à la tribu des Erectus. Eussé-je failli à mes responsabilités, des jours de labeur devenaient nécessaires pour recouvrer la moindre petite particule d’incandescence.

Eh bien, j’ai failli. Un sommeil plus lourd que mon devoir-citoyen avait réduit mon brasier ardent en un amas de cendres glaciales, indifférentes et inanimées. J’ai eu beau m’époumoner pour raviver le tison; il demeurait aussi frigide qu’une sœur grise en plein carême.

Par pudeur, je tairai ici la réaction de mes congénères dès leur réveil. J’aurais tant voulu apaiser la colère montante, mais j’étais sans voix, incapable je justifier mon fiasco. Il me manquait les mots, ceux-là mêmes qui ne sont apparus que bien des millénaires plus tard, à la faveur de je ne sais quelle conjoncture : « je m’excuse ».

Des excuses telles qu’elles existent aujourd’hui m’auraient été fort précieuses. Par elles, je me serais absous de mes fautes et incuries et ainsi continuer à marcher dignement la tête haute.

Et pourtant, elles sont si simples, les excuses, et tellement profitables à qui sait bien s’en servir.

Tenez, en appelant au service à la clientèle de Bell, où le temps d’attente est sempiternel, ce message récurant se fait entendre, tel un écho interminable : « veuillez demeurer en ligne, votre appel est important pour nous, nous nous excusons pour ce délai, un agent vous répondra… ». Voilà. N’est-ce pas magique? Toute cette frustration annihilée par des excuses à peine ressenties mais néanmoins offertes à répétition.

La plupart des excuses modernes sont nobles et s’acceptent volontiers. Pour ma part, si on renverse par inadvertance un café sur moi, ou si on me marche sur un orteil, j’ai facilement tendance à pardonner lorsque la gaffe est suivie d’excuses ressenties. Ainsi pardonné, mon agresseur s’en tirera avec une gêne certaine, mais sans crucifiement. Hourra pour les rapports humains.

Certaines excuses comportent une forte dose de fantaisie. Nos voisins américains en donnent des exemples on ne peut plus distrayants : le célèbre télévangéliste et moralisateur américain Jimmy Swaggart s’excusant à chaudes larmes pour ses infidélités avec une prostituée : « I have sinned against You, my Lord! »; Mark Foley, un représentant républicain au Congrès américain, militant de droite et anti-gay, s’excusant d’avoir entretenu des relations homosexuelles avec de jeunes stagiaires : « I am deeply sorry and I apologize for letting down my family and the people… »; Bill Clinton s’excusant dans l’affaire l’impliquant avec Monica Lewinsky; Richard Nixon dans l’affaire du Watergate. Et combien d’autres où « my wife », « my family » et « God » furent invités à la table du pardon expiateur, avec ma foi un certain succès!

D’autres excuses m’apparaissent plus discutables : « je regrette profondément tout le mal que j’ai fait… Je le regrette de tout mon cœur », d’affirmer Guy Cloutier dans une ultime tentative de limiter ses dommages après avoir été contraint d’admettre des agressions sexuelles sur une jeune fille; ou encore, celles de ce garçon qui, alors qu’âgé de 17 ans, a causé la mort d’une femme et d’un bambin de 2 ans, en coursant à plus de 165 km/h sur une route de campagne : « J’voudrais seulement dire que je m’excuse, je sais pas ce qui m’a pris… »; les excuses timides du Vatican pour son inertie durant l’holocauste sous Pie XII, et plus récemment, pour les abus sexuels commis par certains membres du clergé sur de jeunes filles et garçons; celles, sous forme de pardon présidentiel, que vient d’accorder George W. Bush à Lewis Libby, cet ex haut responsable de la Maison Blanche, reconnu coupable de s’être parjuré devant la justice américaine et condamné à la prison.
C’est La Grande Évasion.

Il arrive aussi que des excuses me soient présentées sans qu’une bévue n’ait été commise : « excusez-moi, auriez-vous du feu s’il-vous-plait? ».

Du feu... Quelle subtilité.

06 juillet 2007

#48 NOS ÉTÉS







[Chez des amis, il m’a été donné de feuilleter un catalogue Eaton de l’année 1976. La relique, admirablement conservée pendant plus de 30 ans, m’a plongé dans des souvenirs que je n’aurai jamais, mais qu’en rêve j’ai plaisir à imaginer. ]



Comme j’aurais voulu vivre mon enfance ici, parmi vous, insatiables lecteurs. Souventes fois j’y songe et me demande quel enfant j’aurais été.

Si mes calculs sont fiables, en exceptant ces quelques cent mille ans sclérosé dans le frimas, je serais né quelque part entre 1960 et 1965. J’aurais donc vécu mon enfance au coeur des 60 et 70.

Je n’ai qu’une idée approximative de ce qu’aurait été mon enfance si je l’avais vécu notamment en 1976, année de ce catalogue Eaton qu’il m’a été donné de zieuter.

Mil neuf cent soixante-seize… soixante-seize… seize… ...


(À ce stade-ci de votre lecture, tel dans un soap américain d’après-midi, vous
devez voir l’image de ce blogue s’embrouiller sur des accords de harpe, pour
céder place à d’autres images datant d’il y a 30 ans, un peu floue, comme
dans un rêve. Si vous pouviez ajouter de l’écho aux mots que vous lirez, l’effet
n’en sera que plus convaincant. Ne vous inquiétez pas. Ca s’appelle un
flashback.)


J’ai onze ans. Je suis de Saint-Jérôme, où j’habite avec mes parents, mon frère, ma sœur et un gros Saint-Bernard. Je viens de terminer ma 6ème primaire. J’ai des amis, mais très peu. Pour tout dire, ils se comptent sur les doigts d’une seule de mes mains, le pouce excepté.

À me voir comme cela, je ne suis pas dissemblable de tous les autres garçons de mon âge. J’ai les cheveux longs avec un toupet bien droit. Je porte un pantalon mode, à rayures rouges et pattes d’éléphant. Sur mon T-shirt, on voit une image délavée de Donna Summer avec une inscription : "I feel love". Je porte des lunettes aviateur et des souliers Pepsi. Pour être dans le coup, je tente de me convaincre que j’aime les Beatles et les Stones. Mais je sais qu’en réalité je préfère Aznavour, Barbara et Ferrat que maman écoute inlassablement à la maison. Exception faite de mes goûts musicaux, en toute chose je suis un garçon de mon temps.

Je ne suis pas sportif. Alors que mon frère est déjà étoile de son équipe de hockey et qu’il fait sa marque au baseball, moi, je suis d'une nature réservée. Je préfère la compagnie de mon ami Benoît avec qui je me plais à jouer à
Kerplunk, à Operation the electric game ou tout simplement à ce nouveau jeu de tennis télévisé Atari. Une pure merveille de technologie qui permet de controler l'action de la télé au contact de manettes.

À l’école, je me situe dans la moyenne de mes collègues. J’excelle en français et en histoire. Je suis pas mal non plus en arts plastiques. Les mathématiques et moi, c’est zéro. Benoît quant à lui est bon premier en toutes matières, sports exceptés.

Pour souligner nos réussites scolaires, nos parents nous ont acheté, à Benoît et à moi, de nouvelles bicyclettes. Croyez-moi, le modèle qui fait rêver tous les garçons de mon âge. Profile allongé, couleurs brillantes, siège banane, guidons surélevés, et dossier plus haut que ma tête. Trois vitesses et freins à mains.

Benoît fait de l’embonpoint. J'avoue qu'il n'a pas fière allure sur sa nouvelle bécane. Cela lui a nuit à l’école. Tout comme moi avec mes attitudes douillettes et alanguies. Mais nous ne parlons pas de nos ennuis qui font le bonheur des autres et pour qui, "les autres", c’est nous. Nos souffrances nous sont bien personnelles. J’ai trop souvent vu Benoît pleurer à l’école, mais à 11 ans, on ne sait pas comment consoler un ami. Lorsqu’il m’est arrivé moi aussi de pleurer, je préférais rester seul. Je me dis que Benoît doit lui aussi préférer sa solitude.

Je suspecte que c’est pour m’éloigner des moqueries et quolibets des autres garçons que mes parents m’ont inscrit à l’école privée, pensionnaire de surcroit. Les parents de Benoît n’ont pas les moyens des miens. Benoît ira à la polyvalente locale, et y retrouvera à coup sur ses fauteurs d’emmerde.

Je sais que cet été sera le dernier que je passerai en compagnie de Benoît, sur nos incomparables bolides à deux roues.

L’été prochain, nous serons des ados, et plus rien ne sera pareil.


Deux mil sept... mil sept... sept... ...
(Accords de harpe, image qui s’embrouille, retour en 2007 : fin du flashback. Ne vous avais-je point prévenu que tout ce petit voyage en arrière serait sans heurt?)

Si tout cela avait vraiment existé, si en réalité j’avais eu 11 ans à l’époque de ce catalogue Eaton 1976, je souhaiterais aujourd’hui, en 2007, prendre Benoît dans mes bras et lui dire merci, tout simplement. Il comprendrait.

Mais bon. Je suis Omo-Erectus et puis non, je n'avais pas 11 ans en 1976. Inutile d'insister. Tout était imagination.

Bon été à tous les petits morveux (et puis surtout à toi, mon petit Loup) qui vivent actuellement ce curieux passage qui mène du primaire au secondaire.

01 juillet 2007

#47 Km/h


[Certains seront abasourdis d’apprendre que l’impénétrable intellectuel que je suis puisse bassement fantasmer sur l’automobile. Eh oui, incrédules que vous êtes. Je m’accuse publiquement : je suis un « gars de char » qui s’accepte et qui aujourd’hui fais sa sortie publique.]



Enfin! Il était plus que temps. J’ai finalement un permis de conduire en règle. Il m’a été remis voilà quelques jours après que j’eus réussi l’épreuve ultime pour son mérite. Omo-Erectus, citoyen du monde. Piétons et cyclistes n’ont qu’à bien se tenir : la route désormais est mienne. Exclusivement. Totalement. Sans réserve. Unilatéralement. J’appartiens dès maintenant à cette aristocratie privilégiée des automobilistes qui n’ont plus à se soucier de son prochain.

Pour m’apostasier à jamais du trottoir, Il ne me restait plus dès lors qu’un simple détail à normaliser : me procurer une bagnole. Après tout, un chasseur sans lance ni silex n’est pas un chasseur.

Il me fallait faire l’acquisition d’une voiture qui soit à l’image de l’homme que je suis : puissante, virile et luxuriante.

Entreprendre l’achat d’une voiture n’est pas une mince affaire. La multitude de marques et de modèles rebute même les plus compulsionnels parmi les automobilistes. Dans ce clair-obscur, tel un globe-trotter, j’ai entrepris ma prospection par la nationalité des fabricants d’automobiles.

Puisque tous les chemins mènent à Rome, c’est donc chez les italiens que mon intérêt s’est naturellement porté, persuadé en cela que l’élégance italienne saurait être à la hauteur de la mienne. Ferrari, Lamborghini, Alpha-Romeo, Fiat et Maserati constituent manifestement des choix tout indiqués pour le séduisant et jeune aristocrate que je suis. Mais j’ai résolu de faire une croix – romaine il va de soi – sur ces rutilants bolides, persuadé que l’absence d’une généreuse pilosité sur la partie supérieure de mon abdomen serait incompatible avec ces marques de prestige.

Depuis l’Italie, ma curiosité m’a porté vers l’Allemagne, avec ses Mercedes, BMW, Porsche et Audi. Mais voilà, je ne suis ni médecin, ni dentiste et ni femme de médecin, et ni femme de dentiste. Oh! Me direz-vous, les allemands produisent aussi la Volkswagen. Mais que voulez-vous, une « voiture du peuple » ne convient guère au dandy que je suis.

J’ai bien voulu lorgner du côté de la France, mais Renault, Citroën et Peugeot ont cessé toute exportation vers le Canada, laissant les vieux indépendantistes québécois à la barbe désormais jaunie par la fumée de pipe dans une mélancolie inconsolable.

Ceux qui me connaissent intimement savent l’admiration tout particulière que je voue aux asiatiques. Mais là, chez Honda, Nissan, Toyota, Mitsubishi et Hyundai, l’ordre, la sobriété et la méticulosité qui les distingue si bien m’indiffère. Voir des centaines de clones d’un même modèle à toutes les intersections ne saurait supporter la splendeur qui irradie de ma personne.

Il va de soi que les Anglais ont un panache qui s’ajuste à merveille avec le mien. Mais si Jaguar, Roover, Aston Martin, Bentley et Rolls-Royce sont définitivement à ma hauteur, leurs prix me dépassent quelque peu. Quelle tristesse : je me voyais déjà avec une gueule à la Daniel Graig dans Casino Royal

Il est amusant de constater à quel point l’originalité d’une automobile s’harmonise avec la personnalité de la société qui l’a conçue. Qu’elles soient lilliputiennes ou éléphantesques, timides ou fougueuses, majestueuses ou spartiates, les voitures incarnent un je-ne-sais-quoi de la culture de leurs pays d’origine.

« Et les américaines? », me demanderez-vous. N’allez surtout pas imaginer que j’eus négligé nos voisins d’en dessous. Je suis bien allé présenter mes respectueux hommages chez Chartrand Ford à Laval et au Relais Chevrolet de Montréal. Mais voilà : je ne puis voir chez Ford ou General Motors autre chose que le miroitement d’une société qui s’étiole.

Tout cela est fort joli, mais je n’ai pas encore trouvé l’automobile qui, contrairement au gant d’O.J. Simpson, saura s’ajuster incontestablement au petit canadien que je suis et à la culture qu’il m’impose de transmettre à ceux qui me survivront.

Trouver un véhicule qui ait quelque chose, en lui, de ce que nous sommes comme canadiens.

À force d’y songer, j’envisage de plus en plus l’acquisition d’une trottinette.

22 juin 2007

#46 RUMEURS







[Ne le dites à personne, mais...]



N’allez surtout pas vous imaginer que je suis sourd. J’entends. Je perçois. Je comprends. Bref : j’ouïs tout ce qu’on dit de moi dès mon dos tourné. Rumeurs, médisances, ragots, je les entends tous, vous dis-je.

Tenez. L’autre jour, alors que je m’imbibais d’alcool en agréable compagnie à La Quincaillerie, rue Rachel, j’entendis derrière moi deux fiers-à-bras baratiner continûment à mon sujet. « T’as entendu ce qu’on dit de ce type, Omo-Erectus? », dit le premier. « Ouais… Paraît qu’il est hétéro! », fit le second. « Eh bien! On aura tout vu. Un hétéro. Laisses-moi te dire qu’il ne s’en vante pas... », renchérit le premier. « Ouais, il cache bien son petit jeu, ce sale petit hétéro », conclut le second.

Eh bien, messieurs, vous faites erreur! Vos qu’en-dira-t-on sur mon orientation sexuelle sont sans fondement. Pur racontar. Ce n’est pas que j’entretiens quoique ce soit d’équivoque sur les hétérosexuels, mais franchement, vous êtes dans une visqueuse purée de pois.

Les rumeurs qui alimentent les murmures ont ce je sais quoi de perfide. Elles propagent des révélations sur le compte d’autrui, au seul plaisir exclusif de ceux qui les tiennent, et sans que celui qui en est l’objet ne soit invité à s’en défendre.

Les rumeurs nous étaient inconnues au temps où je vivais avec les membres de ma tribu, voilà cent millénaires, dans la plus grande promiscuité. Elles remontent manifestement à cette époque ancestrale qui a donné naissance au concept de vie privée. Dès l’instant où la vie de son voisin lui fut dissimulée, l’Homme s’est forcément donné pour mission d’imaginer, de figurer, d’inventer même ce qui ne lui était plus accessible. Ce n’est pas par pure coïncidence si la globalité des bobards s’intéresse à l’intimité : le sexe, la fidélité, le revenu annuel et les excès de comportement.

Inévitablement, nous sommes tous victimes des rumeurs, dès que nous devenons sujets sociaux. Et plus nous cherchons à les réprimer, plus ils nous collent à la peau. Les rumeurs sur Daniel Pinard, Michel Tremblay ou Monique Giroux ont cessées lorsqu’ils rendirent publique leur orientation sexuelle. À l’opposé, celles qui ont cours sur René Homier-Roy, Pierre Lapointe ou Michel Louvain demeurent toujours aussi vives.

Soyons juste tout de même. Toutes les rumeurs ne sont pas sans intérêt. Certaines relèvent parfois d’un folklore fort distrayant. Et plusieurs sont entretenues savamment par ceux qui en font les frais. Certaines carrières semblent entièrement fondées sur une culture de la rumeur subtilement orchestrée.

J’aime à imaginer que certains blogeurs habitués à ces pages connaissent une double vie, un je-ne-sais-quoi de secret qui saurait alimenter mes propos. Tenez : ne saviez-vous point que Daniel Paillé a deux enfants illégitimes en République Dominicaine? Que André Bérard possède de généreuses fortunes dans une banque suisse? Que CarrieB était, jusqu’à son opération récente, un homme viril et velu? Que STV est un membre actif d’une secte religieuse fondée sur l’adoration de Mr. Spock? Que Exlibrex est un adepte de l’urinothérapie? Que En Direct des Iles n’a, en réalité, jamais quitté Hochelaga-Maisonneuve? Que Ludovic peint d’admirables tableaux en catimini? Que la Panthère Rousse multiplie les amants en roulant sur les pistes cyclables de la métropole? Que Uber partage sa vie avec un célèbre blogueur dont il convient de taire ici l’identité? Que Féekabossée ne se contente que d’un vélo, et non pas d’une moto?

Vous ignoriez que le soi-disant primitif que je suis en savait aussi long sur toutes ces personnes, n’est-ce pas? Eh bien oui! Sachez qu’en matière de rumeurs, plus rien ne m’échappe!

Moi… Hétéro. Non mais. Cette société moderne serait-elle tombée si bas que les rumeurs se travestissent en insultes?

15 juin 2007

#45 BEAUTÉS DÉSESPÉRÉES

[J'aurais bien aimé vivre de la prostitution. Et Dieu sait combien plusieurs auraient bien aimé que je vive de la prostitution...

J'ai bien essayé. Mais je n'ai pas pu.

Qui sait. Peut-être un jour.


Patience, vous tous qui me lisez!]




On m’avait prévenu de l’imminence de son arrivée, mais je n’y étais toujours pas préparé. J’ouvris l’enveloppe et lu son contenu :


« M. Omo-Erectus,

Les prestations gouvernementales qui vous sont actuellement versées prendront fin le dernier jour du deuxième mois suivant la transmission de la présente lettre. Nous vous enjoignons dès à présent à entreprendre toutes les démanches afin de vous trouver un emploi rémunérateur.

Nos agents sont à votre disposition pour vous aider dans vos entreprises et
n’hésitez pas à communiquer avec l’un d’eux.

Veuillez recevoir nos salutations distinguées.

(s) Le ministère de l’emploi et de la solidarité sociale. »


Voilà. Ma vie de dilettante arrivait à terme. Fini ma lune de miel avec l’oisiveté. Les bourses de l’état m’étant sous peu retirées, je me devais de me trouver un gagne-pain. Et prestement.

Résigné, j’ouvris la section consacrée aux emplois et carrières du Journal de Montréal, et j’entrepris la quête de ma nouvelle destinée.

En tournant les pages, j’encerclai de rouge les domaines qui pouvaient m’apporter plénitude. Je parcourus les rubriques une à une sans trouver celle qui me convenait. Agriculture et pêcheries. Coiffure, esthétique et mode. Construction. Enseignement. Professions libérales. Santé. Vente de produits ou de services. Gestion. Culture et loisirs. Décidément, il n’y avait là nulle chance de dénicher quelque emploi qui me satisfasse.

Anéantissement. Je me voyais sans emploi, sans le sou, dormant sous les ponts et lavant des pare-brises aux intersections de la métropole. Je tournais successivement les pages du journal jusqu’à ce que, Dieu soit loué, la lumière se manifeste sous la forme de l’annonce suivante :


"Agence Fantasia
Urgent besoin d’escortes fantasmes massages douches"



Comment n’y avais-je pas songé! Le plus vieux métier du monde pratiqué par le plus vieux garçon du monde. Inéluctablement, je serais garçon de joie. Et célèbre en plus de ça. Je me voyais déjà, tel Kim Basinger dans 9 ½ Weeks ou Julia Roberts auprès de Richard Gere dans Pretty Woman. Je rêvais à Douglas Spain dans Star Maps.

J’entrepris la publication cette petite annonce :


"Tu veux jouir?
T’as personne pour te faire venir?
Spécialité : fellation, pénétration et jeux préhistoriques.
125$ l’heure (taxes en sus) – reçus pour assurance."


Première visite : un agent de police, escouade de la moralité. Deuxième visite : un représentant du fisc. Troisième visite : un proxénète. Aucun ne sollicitait mes nouveaux services lubriques. Seule une courtoisie professionnelle les avait mené jusque chez moi.

De l’agent de police, j’appris que m’adonner à la prostitution était un crime sévèrement réprimé par les lois pénales. Du représentant fiscal, j’appris que tous mes revenus, y compris ceux provenant de mes activités illégales, devaient être déclarés pour être assujettis au paiement de l’impôt. Du proxénète, j’appris certaines règles de mon métier, dont la mutualisation de mes revenus, mais uniquement en sa faveur.

J’ai tenté de désembrouiller tout cela. Tout acte sexuel offert contre rétribution est illégal, sauf s’il se masque sous le cryptonyme de massage ou de douche. Une lucrative fellation dans un studio de massage est licite, mais non celle accomplie dans le confort de votre chambre à coucher. Bien qu’illégal, le revenu gagné par la prostitution constitue un revenu imposable selon les lois fiscales. L’impôt sur service illégal se double d’une cotisation versée au proxénète, dont les méthodes de perception sont pour le moins percutantes. Je soupçonne que cette « cotisation » au proxénète ne puisse constituer une dépense admissible à titre de déduction à un revenu d’entreprise tiré de la prostitution. Mais la totalité des cotisations reçues par le proxénète constitue pour lui un revenu imposable.

Comme tout cela est burlesque et sinueux.

J’ai abandonné ma carrière de garçon de joie, sans avoir eu – ou causé – quelque plaisir.



C’est décidé. Désormais, je serai squeegee.


09 juin 2007

#44 THE MAGICAL WORLD OF DISNEY


[Une légère contreverse issue d'une ou deux phrases de #43 Bon Baisers de France m'a inspiré ce qui suit. Je crois qu'il complète assez bien ce que j'avais par ailleurs écrit dans #2 Second Regard.

Et vive la contreverse.]


Il m’est arrivé une histoire inouïe. Encore? Direz-vous. Eh bien oui.

C’était il y a deux semaines, alors que je me trouvais au Musée des Beaux Arts de Montréal, lors de l’exposition « Il était une fois Walt Disney ». J’étais à contempler quelques planches à dessin lorsque j’entendis derrière moi une enfant murmurer à son père.

« Papa! Papa! Regarde, c’est le monsieur qui a été congelé ! »
« Hein? Le monsieur qui a été congelé? »
« Oui, ils l’ont dit à la télé, il a été congelé ! C’est vraiment lui, je le reconnais ! »

Moi chez qui la modestie est une qualité indéniable, je confesse avoir ressenti à ces paroles un frappant excès de fierté. Enfin, mon histoire peu banale m’avait apportée gloire et célébrité. Je me retournai vers la petite et son père, confirmant que – eh oui! – j’étais bel et bien Le Omo-Erectus, congelé pendant des millénaires puis ramené à la vie voilà peu de temps. « Ma photo autographiée vous comblerait de plaisir, je présume? », fis-je, imbibé d’assurance.

Erreur. La petite me fixa terrifiée puis poussa un cri stridulent qui glaça toute la pièce. Je fus escorté derechef à la sécurité où j’eus tout le mal du monde à m’expliquer. C’est là que j’appris que l’érudition de la petite ne me visait point, mais bien ce Walt Disney que l’on disait avoir été congelé puis cryogénisé quelques heures avant sa mort, afin de le ramener à une température normale le jour où une cure serait trouvée au mal qui l’affligeait.

Sacrebleu! J’avais un alter ego surgelé quelque part en Amérique et je l’ignorais. Je m’engageai donc dans une quête afin d’en savoir davantage sur ce mystérieux personnage. Manifestement, le sort de Walt Disney était notoire. Tous ceux à qui je m’adressais me confirmèrent que M. Disney reposait bien en deçà du point de congélation.

Mais bon. Tout cela, c’était avant que je ne découvre qu’en réalité, Walt Disney est mort le 15 décembre 1966, que son corps a été incinéré et que ses cendres reposent au Forest Lawn Memorial Park en Californie. Pas l’ombre d’un glaçon dans toute cette histoire.

Une pure légende contemporaine.

Il y a un je-ne-sais-quoi de baroque dans ces légendes. On ne sait d’où elles viennent, de qui elles sont nées, comment elles voyagent et, plus surprenant encore, pourquoi elles recueillent à ce point l’adhésion des masses ou, à tout le moins, celle d’une bonne partie de la population.

Elvis n’est pas mort. Il a été vu à maintes reprises par des badauds servir des hamburgers dans un Burger King du Midwest des États-unis. Idem pour Adolf Hitler qui ne s’est pas suicidé et qui s’est réfugié quelque part en Allemagne où il est devenu simple fermier. À ce jour, dans le Triangle des Bermudes, environ 50 navires et 20 avions ont tout bonnement disparus des écrans radars et ne sont jamais réapparus. Le 31 décembre 1999, 23h59m59s, la terre devait s’arrêter de tourner. C’était le grand chaos informatique de l’an 2000. Le lac Loch Ness en Écosse cache un monstre marin depuis au moins 1933. Les montagnes népalaises abritent un Abominable Homme des Neiges. Area 51 au Nevada constitue une base militaire destinée à accueillir des ovnis. Raël a été enlevé par des extraterrestres puis libéré afin de répandre un message de paix et d’amour. Le VIH est en réalité une arme biologique d’origine américaine ou soviétique, selon le point de vue. Et la Joconde, en réalité un jeune homme travesti, comporte effectivement un message secret destiné aux générations futures.

Bien que la plupart de ces croyances relèvent du pur folklore, direz-vous, certaines sont passionnément enracinées dans l’imagination populaire et ont su ainsi traverser les siècles pour demeurer inaltérées jusqu’à ce jour. Il me vient en mémoire celle de cet homme qui devant la multitude marchait sur les eaux du lac de Tibériade, transformait l’eau en vin et multipliait le pain.

Tout compte fait, l’important, c’est d’y croire. Les légendes invitent à un acte de foi; sans lui, elles n’existent pas. Voilà en réalité le véritable mystère de la foi. Croire. Il importe peu que Walt Disney soit coincé – ou non – dans une masse de glace depuis 1966. L’important c’est que ceux qui y croient y puisent le mystère, l’émerveillement et l’enchantement qui les nourrissent.

Mais permettez-moi de vous rassurer, avides lecteurs. Celui qui écrit ces lignes, contrairement au canular de Walt Disney, a vraiment été congelé pendant 100 000 ans. Croyez-moi.

Je répète. Croyez-moi.

J’insiste. Croyez-moi.

02 juin 2007

#43 BONS BAISERS DE FRANCE

[Voilà. Au risque de vous apparaitre prude, impersonnel et excessif, je me livre aujourd'hui à une confession des plus intime. Je n'aime pas les baisers. Enfin, pas tous, mais la plupart. Ouf! C'est maintenant dit.

Quelle libération.]


« Omo-Erectus, je te présente mon amie Murielle. »

Smick! Smack! En moins de temps qu’il ne m’en fit pour m’esquiver, j’encaissai sur chacune de mes pommettes deux baisers aussi inattendus qu’adipeux.

C’était quelques jours à peine après le dégel de mes organes vitaux. Je venais ainsi de recevoir les deux premiers baisers de ma vie. Je confesse que cette approche singulière m’a causé un trouble indubitable. J’ignorais jusque là que par un baiser, deux quidams, de surcroît inconnus l’un de l’autre, puissent ainsi franchir les frontières de l’intimité. Je crois bien en avoir perdu tout mon sang-froid, ce qui est peu dire aux termes d’un séjour de cent mille ans dans un pavé de glace. C’est qu’au temps de ma vie primitive, voyez-vous, il ne nous serait jamais venu à l’esprit de poser ainsi nos lèvres sur l’un de nos congénères.

J’ignore qui, aux travers de l’histoire, fut le premier à se livrer à la pratique du baiser. L’homme a-t-il puisé une quelconque inspiration dans le monde animal où le lèchement est chose si banale? Toujours est-il que la légende enseigne que les premiers baisers remontent au temps d’Alexandre le Grand qui, affirme-t-on, aurait rapporté en Grèce cette tradition déjà largement répandue en Perse. Et ce serait précisément là, en Grèce, que le baiser aurait été élevé au rang de plaisir charnel. La littérature grecque fait du baiser entre l’homme et l’éphèbe un acte de pure volupté. La tradition judéo-chrétienne aurait quant à elle rabaissé le baiser au rang de la luxure et de la débauche. Bien que Dieu ait insufflé à l’Homme la vie par un baiser, c’est paradoxalement par un baiser que Jésus fut trahi par Judas. Le Moyen Âge, écroué par la toute-puissance ecclésiastique, ne donne à peu près aucun écho du baiser. C’est avec la Renaissance que le baiser s’est donné une nouvelle vocation, celle de la galanterie et de la civilité.

Les baisers de Murielle n’auront été finalement qu’un chaste avant-goût de ce que mes conquêtes modernes me réservaient. C’est Alex qui le premier m’en fit la preuve lorsque, brûlant de désir pour moi, il poussa l’impudeur d’enfoncer sa langue dans ma bouche, jusqu’à mes amygdales. Ahurissement. Stupeur. Consternation. Sans compter l’appréhension qu’inspire les 278 souches de bactéries que contient une bouche humaine.

Deux mille ans de christianisme pour en arriver là!

Quelque un an plus tard, les baisers me bouleversent encore autant, mais pour des raisons qui relèvent davantage de leur finalité que de leur manifestation en elle-même.

Le tendre baiser d’un père à son enfant m’émeut, sans contredit parce que ce bonheur ne me sera jamais accordé. Celui d’une femme à sa vieille mère me déchire pour sa précarité. Celui apposé, alors que prosterné, sur l’anneau d’un évêque m’indigne. Le baiser de tante Germaine ruisselant de rouge à lèvre m’agace. Celui concupiscent donné en catimini à la petite Mélissa par oncle Raymond me révolte. Celui, sec et dérobé, que s’échange un couple de vieillards me touche.

Les baisers échangés dans les rapports ardents, y compris ceux qui sollicitent la langue et l’échange de fluides, ont finalement eu raison de mes scrupules. Je reconnais même avoir découvert en eux une source féconde de lubricité, ma foi fort agréable.

En vérité, les baisers me paraissent appartenir à cette classe restreinte d’usages convenables aux rapports intimes ou, à tout le moins, à ceux qui appellent à une familiarité certaine. Sans doute suis-je un véritable chameau de vertu, mais les baisers des inconnus me crispent de la tête aux pieds.



Aussi, à toutes les Murielle qu’il me sera donné de rencontrer maintenant et pour l’avenir, contentons-nous donc d’une fraternelle poignée de main. Tout au plus, pourrais-je vous honorer d’un baise-main, si ces vieilles mondanités ne vous paraissent pas trop vétustes.

26 mai 2007

#42 LE MOMENT DE VÉRITÉ

C'était le 28 mai 2006 à 8h02. Extreme Makeover, que ça s'intitulait.


Un an plus tard, je constate avec une félicité imperceptiblement contenue, l'oeuvre magistrale qui a su magnifier vos lectures depuis mon dégel.


Ce que j'ai mené à bien jusqu'à ce jour aura manifestement eu pour moi un ricochet thérapeutique. Écrire, dénoncer, cafarder, chahuter, ironiser, rigoler et satiriser, c'est bien plus qu'homéopathique. Ca chasse le méchant!

Un an, c'est l'heure des bilans et des statistiques:
  • 42 textes
  • 46 photos
  • 404 paragraphes
  • 3 225 lignes
  • 30 209 mots
  • 183 307 caractères
  • 697 commentaires de lecteurs

Mais un an, c'est aussi et par dessus tout, le moment de vous dire merci.

  • À vous, visiteurs de la première heure et demeurés fidèles depuis ma résurection en mai 2006;

  • À vous, visiteurs occasionnels et discrets et dont je ne soupçonne l'existence que par le nombre de clics dans ce site;

  • À vous, novices en ces pages;

  • À vous tous, qui me procurez le plaisir de vous lire dans vos carnets;

Merci.

20 mai 2007

#41 LE QUÉBEC À LA CARTE



["Québec, Fournisseur d'émotions depuis 1534".

Tel est le nouveau slogan du Ministère du tourisme du Québec.

"...depuis 1534". Oui. Bon. Mais pour combien de temps encore?]


À coup sûr, atterrir comme il me fut donné de le faire en sol montréalais, voilà de cela un an, impose une bonne dose d’acclimatation. Simplement dit, ma nouvelle terre d’accueil, telle qu’elle m’est apparue lors du dégel de mes fonctions intellectuelles, n’a radicalement rien à voir avec ce qui prévalait voilà cent mille ans.

Aussi, dès que je fus libéré de mes savants, archéologues et historiens, je me suis mis en quête de découvrir le monde. Mais voilà : par où me fallait-il commencer? Certains me disaient d’explorer Montréal et ses nombreux quartiers. D’autres plaidaient pour la découverte du monde et de tous ses continents.

J’ai finalement opté pour la solution proposée par le Ministère du tourisme du Québec, dont la publicité m’invitait, à coup de réclames et de slogans, à découvrir le Québec et ses 21 régions touristiques.

Bonjour Québec, j’arrive!

Je me suis donc mis en cavale, armé de mes lunettes soleil, de mon nouvel appareil photo digital, de mes jumelles et d’un bon atlas routier.

Cela fait maintenant un an qui je laboure les routes du Québec et, deux crevaisons et une suspension bousillée plus tard, j’avoue ma lassitude. Marre des Costco, Brick, Bureau en Gros et Futur Shop qui accueillent inlassablement le touriste que je suis aux entrées des villes. Marre des Rona, Wal-mart, Reno-Depot, Canadian Tire et Home Depot. Fatigué de me voir imposer les mêmes McDonald, Burger King, Wendy’s, Harvey’s, PFK, Mikes, Subway et St-Hubert. Démoralisé par les Best Western et les Quality Inn. Ras le bol des Tim Horton rencontrés après chaque virages.

Aux termes de centaines de kilomètres parcourus, il devint infaillible que le doute s’installe en moi. Chemin faisant, me dis-je, je me serai retrouvé par mégarde quelque part aux Etats-Unis, dans le Minnesota ou en Ohio, que sais-je! Eh bien non. Mon nouvel appareil GPS confirma avec tristesse que je me trouvais bel et bien au cœur du Québec.

Il n’est plus un centre-ville, un village même qui n’arbore plus une bannière Jean Coutu, Dollarama, Yellow ou Couche-Tard. Quelque soit l’endroit où le hasard m’a mené, c’est avec la même sensation de déjà-vu que j’en suis ressorti. Joliette, c’est Gatineau. Saguenay, c’est Laval. Rivière-du-Loup, c’est Mont-Laurier. St-Hyacinthe, Drummondville, Sherbrooke, Trois-Rivières et Salaberry-de-Valleyfield partagent toutes les mêmes emblèmes.

L’idée d’homogénéité me trouble. Un ordre de "toasts" Tim Horton sera grillé avec le même pain, puis emballé avec le même papier ciré, fermé avec la même technique, que l’on soit à Saint-Jérôme ou à Baltimore. Toutes les visses ¾ en acier galvanisé seront invariablement placées sur la 4ème tablette, rangée 14, dans tous les Home Depot d’Amérique du Nord.

Ce nivellement est une conséquence de notre fuite de l'inconnu. Nous avons tous besoin d'être rassurés. Nous voulons à tout prix eviter les surprises, y compris celles qui pourraient s'avérer bonnes. Entrer dans un Tim Horton, c'est un peu comme rester chez soi. On sait à l'avance. Sentiment de sécurité assuré.

Vitesse, rapidité, productivité, rendement, impersonalité. Welcome là où le stationnement abonde et où le "service à l'auto" vous sauvera un temps précieux.

Je considère qu’il est possible pour une société d’être à la fois singulière et efficace. La diversité n’a jamais été une contrainte lorsqu’elle est considérée comme un outil de progrès.

Il m’apparaît que le Québec a cessé de se distinguer dès le jour où il cherché à imiter ses voisins. Cette idée de société distincte n’aura de véritable sens qu’au jour où nous cesserons d’être absolument ce que les autres sont.

Et vous, lecteurs en délire, quel Home Depot visiterez-vous cet été? Celui de Milwaukee ou de Shawinigan?

13 mai 2007

#40 LES BOUGONS

[La culture du « cool » a consumé des générations de savoir-vivre. Mai 68, les courants hippies et la Révolution tranquille au Québec ont fortement transformé rapports sociaux. Nous sommes désormais tous égaux et de la même famille.

La déférence a cédé sa place à la complaisance. Le souci de « l’autre » a capitulé devant la primauté du « soi ».]


La politesse est une notion toute nouvelle pour moi.

À l’ère lointaine de mon ancienne vie au sein de ma tribu d’Erectus, voilà cent mille ans, les rapports sociaux ne connaissaient aucune règle. Il n’y avait ni « bonjour » ou « bonsoir », ni « merci » ou « s’il vous plaît ». « Excusez-moi » nous était inconnu. Notre vocabulaire étant des plus modique, la distinction entre le « tu » et le « vous » n’était pas encore source de maux de tête. Nous crachions par terre sans nous soucier du jugement des autres. Et puisque les portes n’avaient pas encore été inventées, nous n’avions pas à les retenir pour l’agrément de celle qui nous suivait. Rots, flatulences et autres vulgarités n’avaient rien d’indigne.

Aussi, dès son dégel, le rustre personnage que j’étais a donc eu à s’instruire de ces multiples règles et normes qui constituent la politesse.

L’apprentissage de la bienséance et des bonnes manières est une rude tâche. Il n’existe aucun index des règles qui s’imposent à qui veut vivre courtoisement. Le Code civil du Québec, contrairement à ce qu’annonce son titre, ne traite nullement de civilité. L’application des règles qui s’y trouvent entraîne souvent un effet opposé. Les universités n’offrent aucun programme d’étude en étiquette et je ne connais aucune académie du savoir-vivre.

Déterminé que j’étais à parfaire mes connaissances des bonnes manières, je me suis rendu à la Grande Bibliothèque de Montréal pour tenter d’y dénicher le recueil d’enseignements qui saurait m’apporter noblesse et aristocratie.

« Oui ?
», fit la jeune préposée assise derrière son bureau. « Bonjour! Je suis à la recherche d’un livre sur la bienséance et le savoir-vivre. Existe-il dans cette noble institution de savoir et de culture pareil ouvrage? », fis-je. Mon interlocutrice se mit à claqueter sur son clavier puis me lança, sans même poser un regard sur moi : « Troisième étage à gauche, rangée 46, tu devrais trouver ce que tu cherches là ».

Rangée 46, mon choix s’est porté sur une charmant petit livre écrit par Berthe Bernage en 1948, intitulé Convenances et bonnes manières, dont la prémisse repose sur l’idée que le « toi » a autant d’importance, si ce n’est davantage, que le « moi ». En tournant les pages jaunies de ce volume, je ne reconnaissais pourtant rien de ma nouvelle société d’adoption, où le « je » triomphe généralement du « vous ».

Je suis sans doute ringard. Mais l’idée d’être vouvoyé par ceux qui ne me connaissent pas me séduit. J’ai plaisir à céder le passage à un piéton ou à un autre véhicule automobile. J’ai en horreur de voir quelqu’un cracher ou se curer les dents. Je peine à me retenir lorsque mon voisin se goinfre bruyamment de maïs soufflé au cinéma. Les toilettes publiques ne se souillent pas seules. J’apprécie les uns qui retiennent une porte d’ascenseur pour moi et les autres qui gardent la droite dans un escalier. Je suis sensible à celui qui s’enquiert de mes proches. Je préfère une chaleureuse poignée de main à un baiser sur la joue d’une personne dont je viens tout juste de faire la connaissance. J’aime à penser que l’on s’abstiendra de grossièreté en ma présence. L’amabilité, les attentions et les remerciements sauront toujours me conquérir.

Manifestement, la politesse est une valeur recherchée par tous, mais pratiquée par peu.

Tandis que j’assimilais l’ouvrage de madame Bernage, tout juste devant moi échangeaient bruyamment deux étudiants, manifestement absorbés par une formule mathématique complexe. Incommodé par leur conversation, j’allai à l’index de mon bouquin, identifia le chapitre consacré au silence, pour y apprendre que le savoir-vivre commande de garder le silence dans une bibliothèque. Je me résolu donc à intervenir auprès de mes voisins en les priant de bien vouloir baisser le ton.

Erreur! Manifestement, mes voisins ne connaissaient pas Convenances et bonnes manières, et encore moins ses enseignements sur la courtoisie… C’est à dessein que je tairai ici la nature de la réplique dirigée contre moi!

Mais croyez-moi! Berthe Bernage a du faire plus d'un tour dans sa tombe!

29 avril 2007

#39 LE BEL ÂGE


[Et vous, que feriez-vous si vous étiez à la place de Monsieur L. ?

Vous joindriez les Forces armées canadiennes?]


J’habite une charmante maison située au cœur de Montréal. Avant d’y emménager, je me suis offert une petite visite à celui-là, béni entre tous, qui obtiendrait la grâce d’être mon voisin immédiat.

C’était en juin 2006, peu après mon dégel qui ma valu de me retrouver parmi vous dans une société dite moderne.

À mon arrivée, le petit homme de 82 ans s’affairait à balayer des samares sur les marches de son escalier, tâche qu’il exécutait à la vitesse d’un col bleu fraîchement syndiqué. « Bonjour ! » fis-je. Il me regarda, vraisemblablement intrigué par l’aspect insolite de mes traits d’avant ma transformation extrême. « Je me présente : Omo-Erectus, et je me propose d’être votre nouveau voisin... ».

Au début, pas très bavard, le futur voisin. Je finis par lui demander quelques détails opportuns sur ma future demeure. Il posa enfin son balai, puis me raconta l’histoire de ce quartier, de sa rue, des maisons qui s’y trouvent, et des gens qui l’habitent. Monsieur L. était né dans cette maison là et y avait vécu toute sa vie, dont quarante ans avec sa femme morte depuis peu. Il se souvenait des chevaux, du gaz, puis des premières automobiles, des fils électriques et du téléphone. Il me raconta l’histoire de tous ceux qui avaient habité la maison que j’envisageais occuper, y compris celle de son dernier occupant, un universitaire mort d’un cancer, très exactement dans la pièce où je comptais établir ma chambre à coucher. Brrrrrr.

Une fois installé dans ma nouvelle demeure, mes relations avec Monsieur L. évoluaient au rythme du hasard des jours. Toujours la même courtoisie et la même douceur dans le propos. Les mois aidant, j’appris qu’il n’avait jamais eu d’enfant et qu’il n’avait pour seule famille qu’une lointaine nièce qu’il ne voyait plus depuis longtemps. Un peu casanier, Monsieur L.

Voilà deux semaines, une ambulance est venue le chercher. Il était tombé d'un tabouret sur lequel il s’était juché pour dépoussiérer un vieux meuble. Il n’est jamais revenu depuis. Et il ne reviendra plus jamais. Il est alité par une paralysie des jambes et n’a plus aucune force dans les bras. Comme pour l’enfoncer dans une tristesse déjà lourde, on lui a découvert un cancer. Un de ceux qui ne pardonne pas.

Il y a des malheurs si aigus que ceux qui s’y ajoutent n’ont plus d’importance.

Je suis aller le voir, chambre grise numéro 4.108 de l’aile B. Avec toute la lucidité du monde, il me demanda si le basilic avait commencé à transpercer la terre du jardin et s’informa de Wilfred. Silence. « Les nouvelles ne sont pas bonnes, hein ?» fis-je. « Non » répondit-il en fermant les yeux. « Je peux faire quelque chose? » ajoutai-je. « Vous voyez ce lit à droite? Son occupant y est mort hier. Ils ont tiré le rideau, mais j’ai tout entendu. Il y a trois jours, c’était au tour du lit de gauche. Celui qui s’y trouve maintenant n’en a plus pour très longtemps. Oui, vous pouvez faire quelque chose… ». Puis il enchaîna : « Tentez donc de convaincre un des médecins de me faire une petite piqûre. J’en ai assez d’être ici. Je cède ce lit à quelqu’un d’autre. J’en ai un qui m’attend déjà en haut ».

J’ai transmis sa requête à son destinataire, qui m’a jeté un regard agacé. « Vous êtes de sa famille? », fit le médecin de garde. « Non, et vous n’en trouverez pas non plus », fis-je. « Dans ce cas, je ne puis rien pour vous et encore moins pour lui ». Fausse compassion. Fin de discussion.

Le rapport que nous entretenons avec la mort est étrange. Ce jour-là, dans la chambre grise numéro 4.108 de l’aile B, la télé diffusait la commémoration de ceux morts aux champs de bataille de Vimy : « ...ils sont morts dans l’honneur et la dignité… un geste héroïque qui appelle au respect et à l’admiration… Mourir avec fierté… dignité… honneur… courage… ».

Monsieur L. m’a fait un clin d’œil avant de conclure : « ils auraient pas une petite place pour moi dans l’armée? ».

14 avril 2007

#38 RIN TIN TIN


[J'avais envisagé vous entretenir d'autre chose. Mais voilà, deux billets de cents dollars, transformés en milliers de miettes visqueuses m'ont enlevé toute inspiration. Je vous présente la cause de mon désarroi.

Wilfred. C'est son nom.

Admirez ce regard marqué par l'intelligence, la vivacité et la finesse.]




Lorsque nous sommes allé le voir pour la première fois, il n’avait que trois semaines. « Tous des rats! », me suis-je dit en les voyant. Sa mère nous regardait du coin de l’œil, résignée qu’elle était à les nourrir, lui et ses deux autres rejetons. À trois semaines, rien ne le différenciait vraiment de son frère et de sa sœur, mis à part une pigmentation plus nette au visage. Bob le prit dans sa main et le colla contre lui pour lui préserver sa chaleur. Pour tout reconnaissance, il lui pissota dans le cou. C’était l’Élu.




Nous sommes retournés un mois plus tard. L’Élu en avait presque deux. Il avait gagné quelques centimètres et courait partout, sans cohésion apparente. Balourd et empoté, il s’est rué vers nous, non sans s’affaisser à deux ou trois reprises. Je l’ai pris dans ma main et je l’ai porté contre mon visage, comme dans un face-à-face définitif : « T’es bien certain? C’est un long contrat, tu sais? Tu dois comprendre que t’auras deux boss. Il te sera formellement interdit de dormir sur le lit ou le canapé. Tu feras tes besoins dehors. Tu ne mangeras ni les meubles, ni les souliers…. ». Nous nous sommes ainsi fixé, les yeux dans les yeux, comme deux boxers avant un combat décisif. Puis, comme pour signer son accord, il m’a lichotté le nez de trois coups de langue mitraillés.

Regard de Bob. Regard de l’Élu. Marché conclu.




Quinze jours après, nous sommes aller le chercher pour toujours, l’arrachant à son monde à lui, bien enveloppé dans une courtepointe de coton rose. Tout avait été prévu pour sa venue. Une cage de belle grandeur, de beaux bols en inox, des biscuits et des petits jouets colorés qui font kwik-kwik.


Première nuit d’insomnie. L’Élu n’a cessé de pleurer derrière les barreaux de sa cage. Deuxième nuit d’insomnie. À la troisième, Bob m’a suggéré de le réconforter dans notre lit. Sitôt entre nous, il s’est calmement endormi, le souffle ponctué d’un ronronnement de quiétude. L’Élu n’est plus jamais retourné dans sa cage. C’était sa première victoire. Même histoire pour le canapé, qu’il ne quitte plus qu’exceptionnellement. Deuxième victoire d’une liste qui ne cesse de s’allonger de jours en jours.





Les mois ont passé. L’Élu fait aujourd’hui quelques 35 kilogrammes, sans aucun doute attribuables aux quantités phénoménales qu’il absorbe quotidiennement, au cuir d’un sofa qu’il a mangé, aux souliers qu’il a déchiqueté, aux pattes de chaises qu’il a buriné et à ces deux billets de 100$ qu’il m’a charcuté hier alors que j’avais le dos tourné.

On nous avait pourtant bien mis en garde : « c’est l’Élu qui doit se former à vous, et non l’inverse! ». On nous avait aussi expliqué le principe du Maître de la meute, suivant lequel l’Élu développerait obéissance et discipline s’il apprenait tôt à reconnaître l’autorité.

Mais bon. Tout cela, c’était méconnaître le bulldogs anglais, chez qui la bêtise et l’inintelligence se doublent d’une affection exubérante et bien souvent expansive.





Tout lui devient ainsi pardonné.

06 avril 2007

#37 PROVIDENCE




[Voici un message d'espoir destiné à tous ceux et celles qui sont victimes des infortunes de la maladie, de l'affliction et des souffrances. Ne peinez pas. Vos souffrances achèvent!

Je vous le laisse à l'occasion du congé pascal, que je vous souhaite agréable.

Et de grâce, ne croyez pas tout ce qui s'écrit dans les journaux!]



Cette année, le virus de l’influenza est virulent, dit-on. Je n’en ai pas été épargné. Maux de tête, courbatures, fièvre, fatigue, éternuements, écoulement nasal. Une douzaine de jours marqués par l’affliction et la détresse. Croyez-moi, j’ai tout essayé pour m’en défaire. Grâce à moi, les sociétés pharmaceutiques enregistreront sous peu des profits inédits. Pilules, granules, pommades, sirops et dragées de toutes sortes, je les ai tous avalés avec le même espoir d’un bienfait imminent, mais sans succès.

Je me suis ainsi résigné à m’abandonner à mon supplice, jusqu’à ce moment béni où il me fut donné de lire dans le journal, écrit en toute lettre:

"Remerciements à Saint-Joseph pour guérison
obtenue. Récitez 3 fois
cette prière pendant 9 jours :

Saint-Joseph, je vous prie d’intercéder pour me
venir en aide afin que guérisse. Je vous le demande par le saint nom du Christ.
Amen.

Au 9ème jour, vous serez exaucé même si vous n’y croyez pas et que la
faveur semble impossible.

J.N."

Il n’en fallait pas moins pour m’inciter à en connaître davantage sur ce prodigieux guérisseur qu’est Saint-Joseph.

Il est pour le moins curieux qu’un être doué de tels pouvoirs soit à ce point méconnu. Le Nouveau Testament ne parle de lui qu’avec parcimonie. Tout au plus y apprend-t-on qu’il fut en son temps charpentier, époux de Marie et père adoptif de Jésus. Les récits bibliques mentionnent sa présence peu après l’Annonce faite à Marie, lors de la naissance de Jésus et finalement à l’occasion de la visite au Temple de Jérusalem, alors que Jésus n’avait que douze ans. Hors ces repères, c’est le néant. On ignore tout de son âge, de sa personnalité, de sa physionomie, et des circonstances entourant sa mystérieuse disparition. Où se trouvait-il lors de la crucifixion? Était-il retourné fabriquer des meubles, abandonnant femme et enfant à leurs tristes sorts? Payait-il une pension alimentaire généreuse? Était-il plutôt mort d’une longue maladie? Pire encore : de l’influenza? On n’en sait strictement rien.

La vénération dont Saint-Joseph est l’objet semble avoir vu le jour tout récemment dans l’histoire de la chrétienté, au cours du 19ème siècle plus précisément. Il a été consacré patron de l’Église universelle en 1870 et depuis, des milliers de guérisons miraculeuses lui sont attribuées.

J’ai lu quelque part qu’un oratoire lui avait été consacré ici même à Montréal, à flan de montagne, sur le Mont-Royal, et que d’innombrables miracles y étaient inventoriés. Les preuves de ceux-ci, dit-on, y prennent la forme de béquilles, de cannes, d’orthèses, de prothèses auditives, de lunettes et que sais-je.

Mes mouchoirs Kleenex d’une main et mes pastilles Hall de l’autre, je me suis rendu à cet oratoire, confiant que Saint-Joseph saurait apporter soulagement au mal qui m’affligeait. La mission que je m’apprêtais à lui confier m’apparaissait fort modeste, opposée aux guérisons de cancer, de cécité et de lèpre qu’il avait si bien accomplies avant moi. Même les culs-de-jatte avaient trouvé grâce à ses yeux!

À l’instar des autres pèlerins, j’ai allumé un lampion, prié devant le reliquaire du Frère André, invoqué la miséricorde du Tout-Puissant et, plus grave encore, j’ai solennellement promis à Saint-Joseph qu’après ma guérison, je publierais mes remerciements dans le journal pour faveurs obtenues.

Saint-Joseph est puissant. Sa compassion est insondable. Cette nuit-là suivant ma visite à l’Oratoire Saint-Joseph, mes sinus se sont libérés. Mes yeux ont retrouvé leur fraîcheur. La température de mon corps est retombée à 37,6°. Mes muscles ont retrouvé leur vigueur masculine. Tout mon être baignait dans un état nirvanique.

Après douze jours de combat entre la vie et la mort, il était grandement temps !

Chose promise, chose faite. Dans le journal d’aujourd’hui sont publiés mes remerciements à Saint-Joseph, pour guérison obtenue. J’y donne aussi instruction de réciter une prière trois fois par jours durant neuf jours, avec l’assurance que la faveur demandée sera accordée, même si elle semble irréalisable.

Dans ce même journal, on peut lire aussi que les états grippaux ont une longévité habituelle de dix à douze jours, après quoi ils disparaissent naturellement. C’est le « cycle normal de l’influenza », disent les médecins.


Ah oui? Ils diront bien ce qu’ils veulent, ces païens, profanes et séculiers personnages! Tiens… Je prierai pour leur guérison morale et recommanderai leur âme à Saint-Joseph, seul compétent à les ramener sur le droit chemin.

30 mars 2007

#36 HISTOIRES DE FILLES


[Boules, tits, buste, tétons, boobs, nichons, pare-chocs, nipples, lolos, tétines, bosom, totons, poitrine, high beams, enjoliveurs, air bags...

Qu'importe le nom qu'on leur donne, les seins sont plus que jamais objet de fierté des unes, et de convoitise des autre.

Et ce n'est pas parce qu'on est gay qu'on est aveugle!]



De 36A à 36D.

C’est avec une fierté à peine dissimulée que ma voisine Ginette m’a révélée le bilan de son nouveau tour de poitrine. « Oh! » fis-je, intrigué. « Eh oui! » fit-elle avec complaisance. « C’était douloureux? », enchaînai-je. « Surtout pour mes économies... », avoua-t-elle. Mais qu’importe. Les quelques dix mille dollars investis dans ses nouveaux lolos lui ont rapporté un dividende inestimable. Ce soir, ma voisine s’apprête à envahir les night-clubs montréalais avec une confiance qu’elle n’a pas éprouvée depuis des lunes.

Tout cela est bien insolite pour l’homme préhistorique que je suis. Naguère, voilà plus de cent mille ans, la poitrine féminine ne constituait nullement l’arme de séduction dont elle est aujourd’hui devenue l’objet. J’ai encore en mémoire ma mère, mes sœurs et toutes les femmes de ma tribu, allant ici et là, seins dénudés, sans que cela n’avive les instincts sexuels de leurs acolytes mâles.

En ces temps ancestraux, les seins des femmes n’avaient qu’une seule fonction : l’allaitement des nourrissons. En cela, nous n’étions pas dissemblables des mammifères. Les seins étaient étrangers au désir sexuel.

Depuis mon réveil en 2006, je n’ai de cesse de constater que les seins représentent plus que le rôle prosaïquement laitier qui m’était autrefois si familier. La poitrine féminine est aussi – et pourquoi pas : surtout – une puissante représentation de l’érotisme féminin. Ils invitent, provoquent, attisent et enflamment le mâle moderne.

En tout lieu où il m’est donné d’aller, j’y vois des seins! Les seins nus des magazines ou ceux montrés au cinéma ou à la télé. Ceux des plages de Saint-Tropez. Ceux à peine couverts des piscines publiques, des soirées de galas ou des clubs de nuit. Ceux omniprésents des publicités. Ceux habillement dissimulés derrière un tailleur moulant ou sous un décolleté plongeant. Qu’ils soient petits, protubérants, gonflé, pointus, tombants, arrondis ou lilliputiens, les seins s’exhibent et se révèlent tantôt avec subtilité, tantôt avec éclat, mais toujours sous le regard brûlant des hommes.

Pas plus que les raisons profondes qui l’explique, j’ignore à quel moment de l’histoire l’homme a érigé la poitrine féminine en un tel vecteur de pulsion érotique. Je suspecte que tout cela origine de ces temps reculés où le corps s’est définitivement enveloppé de vêtements, camouflant à jamais les variantes anatomiques entre les hommes et les femmes. Ce qui se dissimule devient dogmatiquement mystérieux et de surcroît source de désir.

Étrangement, la clandestinité dont les seins sont l’objet échappe à toute logique. Voilà quelques semaines, alors que j’étais allongé sous le soleil tropical d’une plage du Mexique, une superbe femme se faisait rôtir, les seins dénudés. À ses côtés, sa petite fille âgée d’environ six ans jouait dans le sable, vêtue d’un bikini qui lui voilait le buste. Six ans, vous dis-je…

Si j’étais une femme, je voudrais des seins fermes et saillants. Je souhaiterais qu’ils conservent leur forme elliptique en toute circonstance et position. Debout ou couchée, ils pointeraient résolument devant moi en direction de l’humanité toute entière. Je les afficherais avec fierté et une sérieuse dose de provocation. Tous les hommes en seraient fiévreux. Je serais la nouvelle Pamela Anderson de Montréal. Les tabloïdes n’en auraient que pour moi. Je m’imagine fuyant les paparazzis, lunettes noires et nichons bien renflés sous les regards tourmentés de mâles caniculaires de convoitise.

Mais bon. Je dois rester calme. Je suis un homme et mon homosexualité n’y changera rien : jamais je ne serai femme.

Il est tard. Du côté du mur gauche de mon salon, j’entends des bruits sourds d’ébats charnels. Ginette récolte enfin les fruits de son investissement.

25 mars 2007

#35 ON N'A PAS TOUTE LA SOIRÉE


[En panne d'inspiration depuis quelques jours, je dois cette "réflexion sur la facilité" au ministère du revenu, au logiciel Easy Tax Pro et à tous ces bidules censés nous rendre la vie si aisée.]






Pour la toute première fois de mon existence moderne, les pouvoirs publics m’invitent à compléter des déclarations de revenus. Les minces bénéfices que j’ai touchés l’année passée semblent susciter un intérêt marqué pour l’État, à en juger par la quantité de renseignements qu’il m’est imposé d’y rapporter et par l’échéance fixée à la fin du mois d’avril.

Je me suis donc procuré tout ce que nécessaire pour accomplir mes nouvelles obligations civiles : formulaires, annexes, avis, reçus, factures, guide explicatif, calculatrice, papier, crayon et gomme à effacer. Puis je me suis finalement mis à la tâche. Après des heures de délibération, je butais toujours et encore sur des questions préliminaires : qu’est-ce qu’un numéro d’assurance-sociale? vis-je avec un conjoint? ai-je droit à une déduction pour mes efforts intellectuels dans la rédaction de ce blogue?

En proie au désespoir, je me suis mis en quête de trouver un palliatif à ce supplice fiscal. C’est chez Future Shop que m’est apparue la solution inespérée. Easy Tax Pro se disait l’outil par excellence pour la préparation, l’analyse, l’impression et la transmission de mes déclarations de revenus. Même l’installation du logiciel était qualifiée de facile. Fini les maux de tête. Les comptables n’avaient qu’à aller à la retraite.

Je ne sais si la préparation des déclarations d’impôts avec de tels logiciels est aussi facile qu’on le dit. J’ai buté à l’étape préliminaire de l’installation.

Facile, qu’ils disaient.

J’assume que le but ultime de toute innovation technologique est l’élimination du labeur physique et des difficultés intellectuelle. La calculatrice en est un exemple éloquent. L’automobile aussi. Le briquet, inconnu voilà cent mille ans, nous aurait évité, à moi et aux membres de ma tribu, bien des engelures et des diarrhées.

La facilité possède un remarquable pouvoir. Elle nous alloue davantage de temps pour nos loisirs et nous distrait de l’effort qui nous est si odieux. À ce compte, on ne se surprendra guère de l’importance qu’accordent les entreprises à la facilité. Bureau en Gros en a même fait sa marque de commerce.

Facile à ouvrir, easy to swallow, facile à comprendre, installation facile, easy to use, préparation facile, easy to bake, qui sèchent facilement, facile à ranger, easy to make, facile à nettoyer, assemblage facile, facile d’entretien, facile d’utilisation, en only 3 easy steps, et payable en aussi peu que 5 easy payments!

Il m’arrive de me demander si mes nouveaux contemporains ne sont pas aller trop loin avec tous ces gadgets hightech censés accomplir des centaines de besogne pour nous, si je considère la satisfaction dont on se prive en ne les accomplissant pas par nous-même.

Nous admirons tous celui qui marche au travail, un jardinier qui cultive un jardin luxuriant et celle qui termine la cuisson d’un gâteau maison. Nous préférons tous la chaleur d’une lettre écrite de la main d’une personne chère. Nous vénérons l’effort d’un sprinter et les sacrifices de l’étudiant méritant. Tout compte fait, nous savons tous que seul l’effort – et certaines frustrations – apportent satisfaction et fierté. Accomplir une chose engendre une sensation de plénitude, si ce n’est dans le résultat, à tout le moins dans le plaisir de l’avoir fait.

Paradoxalement, nous continuons à nous bousculer au rayon des préparations Pillsburry, des surplus vitaminés et des Ab King Pro, en quête de la facile solution aux maux qui s’érigent devant nous. Nous nous satisfaisons tous de la même lasagne (350F - 45 min.) que nous soyons à Montréal ou à Huston. Nous accomplissons tous les mêmes exercices faciles, avec la promesse que nous aurons des abdominaux d'acier en moins de trois semaines.

Allez. Le temps presse. Je retourne à mes impôts avant que mon Swanson TV Dinner ne soit trop cuit.

15 mars 2007

#34 APPELEZ-MOI LISE


[Bien que nous en soyons porteurs toute notre vie et que notre rayonnement social passe inévitablement par eux, il ne nous est pas donné de choisir nos nom et prénom. Ils nous collent à la peau depuis notre premier souffle jusqu'au dernier, et même par delà.

Les parents devraient être imputables de leurs choix. Adolphe et Kevins-Kyle n'ont pas la même charge émotive. ]


Humiliation, honte et vexation. Il n’est pas de mots assez fort pour dépeindre l’embarras qui hante ma fierté d’homme depuis mon dernier passage à la banque. C’était il y a quelques jours. Je m’y trouvais pour y faire un simple dépôt. Après que la jeune préposé eut brièvement examiné le chèque que je lui avais remis, elle me regarda étrangement, non sans retenir ce rictus qui reste marqué dans ma mémoire, puis s’excusa en prétextant devoir aller prendre avis auprès d’une collègue nichée derrière une porte close. Elles sont resté là, riant à gorge déployée, durant ce qui m’a paru une éternité. Puis elle est réapparue, les yeux bouffis, en tentant de réprimer un fou rire incontrôlable. « Omo Erectus? », fit-elle. « Oui » répondis-je. C’en était trop. Elle s’esclaffa de plus belle et c’est sous un concert d’éclats de rire que je quittai l’enceinte, mortifié et honteux.

Je dois mon nom aux savants, anthropologues et médecins qui ont assuré ma décongélation. Je ne peux les en blâmer. En me baptisant Omo Erectus, ils croyaient sincèrement m’attribuer un nom distinctif et révélateur de mes origines. Omo Erectus : L’homme qui se tient debout. Mais je réalise aujourd’hui qu’Omo Erectus admet des sens et des interprétations que ses créateurs n’avaient point envisagés. Les préposées de la banque m’en ont fait une éloquente démonstration.

Voilà cent mille ans, les membres de ma tribu n’avaient pas de nom. Nous nous interpellions les uns les autres par des signes ou des sons. Je ne sais trop à quelle époque l’Homme a commencé à se distinguer par des noms et l’Histoire n’apporte que très peu de réponse à cette question.

Il m’arrive de songer que je pourrais changer de nom et qu’il me soit donné d’aller à la banque ou au bureau des passeports sans crainte de provoquer l’hilarité générale. « André Bérard » me donnerait certes cette crédibilité qui me fait cruellement défaut. « Daniel », « J.-M. Plante », « Ludovic », « Fabien » ou « S. Charron » sont autant d’options attrayantes. Mais tous ces noms appartiennent déjà à d’honorables personnes et il m’importe de ne pas les associer à l’homme des cavernes gay que je suis.

« Sven Thomasson Vërgson dit STV », « Esperanza Exlibrex », « En Direct des Iles », « André Phan » et « Bibi la Mancha » sonnent fort bien, mais j’hésiterais à présenter un chèque rédigé à l’ordre de l’un de ces noms. « CarrieB », « Féékabossée », « Valérie » ou « Mam’zelle Zulie », c’est bien joli, mais je suis un garçon, quoi que certains en disent!

Je suis donc en quête d’une nouvelle identité.

Je confesse avoir un faible pour les noms entrecoupés d’une initiale, tel qu’ils sont si communs chez les américains : «George W. Bush», «John F. Kennedy» ou «Alex P. Keaton». Cela ajoute une certaine touche de noblesse. À contrario, les prénoms monosyllabiques ne m’attirent pas : «Luc», «Guy» ou «Paul». Il en va de même des noms hybrides : «Roger Nguyen», «Kimberley Tremblay» ou «Kevin Gomez». Certains entretiennent une confusion; on ne sait distinguer le nom du prénom : «Rolland Raymond», «Lambert Richard» ou «Xin Li Hoa». Je me méfie de ces prénoms qui ressurgissent subitement du passé : «Inès», «Théophile» ou «Victor». Certains prénoms sont à la mode du jour. En appelant «Jade», «Samuel» ou «William» aux abords d’une école primaire, au moins vingt-cinq petits morveux accourront. «Capucine» et «Jérémy» conviennent certes à l’âge du berceau. Il me semble en être autrement à l’âge adulte. Certains parents font preuve d’une dose évidente d’originalité : «Izabau», «Séraphine» ou «Igoni». D’autres puisent leur inspiration dans des émissions populaires. La télé réalité est pour ceux là source d’illumination : «Wilfred», «Nathan» ou «Brenda».

Indubitablement, choisir un nom comporte sa dose de responsabilité. Avant que je n’envisage de conserver « Omo Erectus » comme mes nom et prénom définitifs, je fais appel à vous tous, blogueurs et lecteurs en délire, vous priant de me transmettre vos propositions qui feront de moi un client bancaire respecté.

Lors de votre participation, n'oubliez surtout pas d'inscrire l'indice du jour qui est: "les Résidences Soleil"

Le grand gagnant de ce sweepstake se mérite la chance de gagner un… Un???... Vous le saurez... Après la pause!

10 mars 2007

#33 VICE CACHÉ


[L'image du réparateur Maytag qui s'encroûte n'est qu'un leurre. Ne vous y fiez pas. Plus tôt que tard, vous devrez faire appel à ses servives. Et munissez-vous de patience. L'attente sera longue.]


Hier, j’ai du remplacer l’ampoule électrique de ma lampe de chevet. Une opération toute simple qui ne requiert aucune virtuosité particulière. La semaine passée, c’était celle du plafonnier dans le hall d’entrée. Il n’y a pas si longtemps, j’ai du changer celle du réfrigérateur.

D’ordinaire, je maintiens un inventaire d’ampoules de rechange. J’en ai de toutes les formes et de toutes les intensités. Mais hier, le mauvais sort aura voulu que je n’aie plus de Daylight Decor Vanity White 60W qui rend mes lectures crépusculaires si aisées. Et c’est contrarié que j’ai du me déplacer au Home Dépot le plus proche pour remettre à jour mon inventaire de lumières. Là, devant mes yeux éblouis, s’alignaient des milliers d’ampoules électriques. Toutes rivalisaient à coup des devises « Long lasting! », « Up to 1500-hour life! » ou « Energy saver! ».

Il est virtuellement impossible de supputer le nombre d’heures qu’une ampoule électrique mettra avant de s’éteindre définitivement. « Long lasting » ne nous apprend rien de bien concret et « Up to 1500-hour life » sous-entend possible un trépas avant même la centième heure. C’est comme pour l’humain. On dit qu’il peut vivre jusqu’à 100 ans, si ce n’est davantage. Mais Statistique Canada enseigne qu’il en est bien autrement.

Il m’arrive de soupçonner que les manufacturiers d’appareils électriques ou électroménagers complotent des bris à plus ou moins brève échéance aux seuls fins de vendre des pièces de rechange, si ce n’est de tout nouveaux appareils. Ma voisine, une femme en toute chose douce et économe, vient de remplacer son lave-vaisselle âgé de moins de 4 ans. Le moteur avait flanché sans crier gare. Le réparateur appelé à son secours lui mentionna qu’un nouveau moteur lui coûterait, pièces, main-d’œuvre et taxes, l’équivalent d’un tout nouvel appareil. Maytag lui aura vendu, en moins de 4 ans, son deuxième lave-vaisselle. Coût de la consultation: 55$. Prix d'achat du nouveau venu: 499$. Frais d'installation: 145$.

Depuis juin 2006, alors que je vis parmi vous, j’en suis à mon troisième téléphone cellulaire. Mon lecteur DVD haute définition Toshiba refuse de me rendre un disque à jamais emprisonné dans ses entrailles, malgré mes nombreuses pressions sur sa touche « open ». Mon réveil-matin s’entête à ne plus émettre l’alarme matinale pour laquelle j’en ai fait l’acquisition. Mon grille-pain persiste à ne griller mes rôties que d’un seul côté. Le robinet de l’évier de cuisine se livre au supplice de la goutte d’eau. Et mon chaudron n’a plus d’antiadhésif que son nom, bien qu’il se réclamait d’une technologie révolutionnaire issue de l’ère spatiale.

Je peine à penser que ma civilisation moderne est évoluée au point d’envoyer un homme sur la lune et de le rapatrier sur la terre, et qu’elle est par ailleurs impuissante à me procurer une cafetière dont la durée de vie excédera l’arrivée de la prochaine année bissextile.

Sylvania, General Electric et Philips sont des entreprises prestigieuses. Elles emploient des ingénieurs au talent irréprochable. Elles comptent sur un savoir-faire de pointe et bénéficient de subsides et de crédits à la recherche inouïs. Avec toute cette expertise, comment n’ont-elles pas encore inventé l’ampoule électrique impérissable qui fièrementent arborerait le logo « Ever lasting! ».

Je disais soupçonner des complots. Que le plastique utilisé dans ma télécommande pourrait contenir trop d’eau. Que les soudures des jonctions électriques seraient volontairement approximatives ou qu’un transistor pourrait contenir une mémoire cachée qui le rendrait inefficace après un certain temps. Mais je suis ainsi. Je soupçonne des complots partout. Après tout, n’est-ce pas pure coïncidence si les bris de nos appareils surviennent généralement après l’expiration de la garantie du fabriquant ?

Au fond, poser toutes ces questions rappelle celle-ci, autrement plus célèbre : à qui profite le crime?

Bon. Voilà. J’arrête ici. J’éteins la lumière avant qu’elle ne s’éteigne d’elle-même. Je deviens économe.

02 mars 2007

#32 LA POULE AUX OEUFS D'OR


[Loto-Québec vient de lancer une nouvelle loterie spécialement conçue pour moi: Cro-Magot. On croirait me reconnaître sur le billet! Voilà bien le prétexte que j'attendais pour faire mon entrée dans le monde enchanteur des jeux de hasard.]


Mes lecteurs fidèles auront aisément flairé la morosité qui suintait dans ma dernière rubrique consacrée à la chasse, morosité que j’imputais au mois de février. J’ai bien du recevoir plus d’un millier d’appels, de lettres, de courriels et de bons mots, preuves indiscutables de votre soutien désintéressé et de votre sollicitude. Quantité de ceux-ci me semblaient émaner d’individus affligés de la même lassitude qui me tourmentait voilà encore quelques jours.

Oui! oui! Vous avez bien entendu : « …qui me tourmentait… ». Car le malaise n’est maintenant plus que triste souvenir et j’entrevois mars et ses suites avec euphorie. Bref, je suis en liesse. J’exulte. Je déborde. Je jubile.

Les raisons profondes de cette mutation intérieure n’ont rien à voir avec le départ de février et l’approche de mars. Il y a longtemps que j’ai perdu foi en l’astrologie. C’est plutôt ma découverte des jeux de chances et de hasard qui me fait voir des lendemains remplis d’espoir et d’allégresse. Je vous annonce avec fierté avoir gagné une participation à la télé, lors de l’émission La Poule Aux Œufs d’Or!

Imaginez! Toute une soirée en compagnie de Guy Mongrain et de ses belles déesses. Des heures de palpitation, de papillonnement dans les poumons et de frisson dans le bas ventre. Guy Mongrain! Celui par qui la félicité arrive. Tel un boulier de casino, j’en ai déjà la tête qui tourne!

Je vous l’affirme: depuis que j’ai découvert l’univers merveilleux des jeux de chance et de hasard, je n’en ai plus que pour eux. Les asiatiques du Casino de Montréal ne sont que de petits spéculateurs inoffensifs à mes côtés.

Tout ce qui se gratte, j’achète. Twist, Portefeuille, Loto-Bingo, Lotto 6/49 instantanée, Explosion, Recherché, Chance, Jeux de mots, Spécial 7, Slingo, Yum, Gagnant à vie, Pop Corn, Méga Boni$, Mots cachés, Scrabble, 7 chanceux, 9 en ligne, Sudoku, Loto-Bingo spécial, Mots cachés faune et flore, Bingo+, Blackjack, Lampe magique, Lingots, Mini-golf… Tous, vous dis-je !

Je tente ma chance aussi aux tirages des 6/49, Super 7, Québec 49, Astro, Joker, Banco, La Quotidienne, la Mini, Célébration 2007 et la toute nouvelle et merveilleuse Vie de Millionnaire.

Je me suis même inscrit à des « quiz » télévisés. J’attends une réponse favorable de Julie Snyder pour ma participation à l’émission Le Banquier. Je m’entends déjà dire : « Julie, je vais prendre la valise numéro 7 » et la transcendante animatrice d’enchaîner en direction d’une séduisante mannequin : « Vicki, ouvre la valise! ». Quelle effervescence en perspective!

Je n’ai de cesse de parier. Aux comptoirs de vente de Loto-Québec, les files s’allongent et on s’impatiente fort derrière moi. Mais je ne me laisse pas intimider par l’agacement montant. Je n’ai qu’une chose en tête : je sais que mon jour de chance viendra où je serrerai la main de Guy Mongrain ou peut-être celle bien plus virile encore d’Yves Corbeil !

Je vous entends bien, défaitistes que vous êtes, me dire qu’avec une seule chance de gagner le gros lot de la 6/49 sur 14 millions, je m’illusionne et ne fait que fertiliser les coffres de l’état. Mais il reste néanmoins que cette chance-là, elle existe vraiment et que tôt ou tard, quelqu’un se l’appropriera! Alors, je vous le demande, pourquoi pas moi, hein?

L’espoir. Le phantasme. Le rêve. Le sourire de Guy Mongrain. Voilà bien ce qui nous manquait tant, voilà cent mille ans, en cette ère malheureuse qui paraissait un éternel mois de février. Aujourd’hui, grâce à Loto-Québec et au concours du gouvernement du Québec, toutes les aspirations et les espérances sont permises, à compter du dépanneur du coin, qui ne vend plus que des chips, des cigarettes et de la bière, mais aussi et surtout du rêve. Du rêve à gratter.

Ce que j’achète, c’est la possibilité de me dire «tout d’un coup que ça m’arriverait!», «moi, si je gagnais un million, je…» et «ah! ce qu’on serait bien avec un million!». Rêver pour aussi peu 2$. Une véritable aubaine.

Tout cela avec la bénédiction de sa sainteté l'État qui, selon l'adage, doit assurer aux mortels que nous sommes à la fois le pain et les jeux, alors que pour plusieurs, le jeu suprime le pain.

Les rêves n’appartiennent pas qu’au monde du sommeil.

19 février 2007

#31 PAS SI BÊTE QUE ÇA


[On me dit long et verbeux. J'ai donc décidé de faire court, cette fois-ci.

Et puis non! Je n'ai pas contribué à la fondation de Brigitte Bardot récemment, pas plus que je n'ai été soudoyé par elle pour ce qui suit... ]



Comme pour plusieurs d’entre vous, lecteurs hystériques, février est pour moi synonyme de cafard et de déprime. Il est à penser que les auteurs du calendrier julien avaient remarqué cette inclination lorsqu’ils n’attribuèrent à février que 28 jours, faisant de lui le mois le plus court de l’année.

Cherchant à exorciser les effets délétères de ma grisaille, des amis m’ont entraîné au Salon national Chasse et Pêche qui s’est tenu à Montréal il y a quelques jours. Ils tentaient manifestement de m’allumer un peu en m’immergeant dans les activités qui jadis occupaient mes années de jeunesse, voilà cent mille ans. C’est que, vous le savez maintenant, avant que je ne me retrouve parmi vous en 2006, je vivais à une autre époque où les jours se résumaient à d’incessantes séances de chasse afin d’assurer notre subsistance.

En ces millénaires ancestraux, les animaux n’avaient qu’une seule utilité : fournir de quoi nous restaurer. Dès l’aube, nous nous levions et après avoir aiguisé nos lances et nos silex, nous partions à la chasse, la plupart du temps jusqu’aux dernières lueurs de la lune. Chasser, tuer, déchiqueter et manger. Tel était notre quotidien.

Point d’ami chez les animaux; que des proies.

Les choses ont passablement changées depuis cette époque. Les carnivores modernes savent pouvoir compter sur des fermes d’élevage sophistiquées pour leur assurer bœuf, porc et volaille à satiété, fraîchement emballés et prêt à manger.

Mon passage au Salon de la Chasse et de la Pêche m’aura convaincu d’au moins une chose. Par delà les cheptels abondants, les abattoirs et les supermarchés aux étals garnis, l’Homme aura conservé son instinct de chasseur presque aussi vif qu’au temps de ma grotte. Seule différence, l’Homme moderne chasse pour son plaisir, et non plus pour se nourrir.

Tuer pour le plaisir.

Une telle chose ne nous aurait jamais traversé l’esprit voilà cent mille ans. Mais que voulez-vous, nous étions si primitifs en ces temps-là.


Allez, plus que quelques jours avant mars. Je retourne dans ma déprime.

18 février 2007

#30 PURE LAINE

[Moi, Omo-Erectus, homme des cavernes, gay et athée, involontairement précipité en ce monde « moderne » blanc, à forte majorité hétérosexuelle et de culture catholique de surcroît. Est-il possible de concilier nos « différences » ?

Quelques réflexions que m’ont inspiré un récent débat au Québec.]



Il m’arrive de méditer sur tout le chemin parcouru depuis mes premières errances de jeunesse au temps de ma tribu jusqu’à mon arrivée parmi vous voilà près d’un an. Lorsque je ferme les yeux et que je refais ce périple à l’envers, j’ai cette ferme impression que les frontières et les fuseaux horaires m’ont suscités bien moins d’angoisse que de savoir comment se déroulerait chaque rencontre avec l’Autre, cet étranger que j’allais forcément croiser tout au long de ma route.

Voilà cent mille ans, ma tribu ne comptait qu’une cinquantaine de membres, et nous vivions isolés du reste du monde, persuadés que nous étions seuls sur la terre en cette ère primitive. La terre, c’était nous. Puis un beau jour, en quête de nourriture, nous fîmes la découverte que d’autres petites communautés existaient, isolées comme la nôtre et composées d’Erectus assez semblables à nous, mais avec des habitudes et des manies qui nous étaient étrangères. Cela fut un véritable choc. Comment réagir face à ces étrangers?

J’ai ressenti les mêmes angoisses lorsque le processus de ma décongélation fut complété. Je savais que je devais ici et plus que jamais affronter ces milliers d’Autres dans un nouveau monde que je ne connaissais pas encore. Étranger j’arrivais parmi vous – étranger j’étais condamné à le rester pour le reste de mon séjour ici.

La rencontre de l’Autre peut inévitablement aboutir à trois réactions possibles. Le duel et la confrontation sont généralement l’une de ces réactions. Ils sont propres au monde animal et, j’ai un peu honte à le dire, ce sont ceux adoptés par ma communauté primitive il y a cent mille ans face à l’étranger. Deuxième type de réaction : l’isolement par l’imposition de frontières, de murailles et de barricades. Et je ne parle pas seulement de barbelé et de béton, mais aussi et surtout du repli voulu de celui qui ne veut ni voir, ni entendre, ni goûter, ni partager. Et finalement, la rencontre de l’étranger peut ouvrir la voie à une ère de collaboration, de partage et de coopération. Au nom de l’une ou de l’autre de ces réactions, la rencontre de « l’un » vis-à-vis « l’Autre » aura provoqué ici une guerre, là une politique d’apartheid ou enfin une campagne d’entraide internationale.

Lors de mon dégel, du moins en avais-je la conviction, l’Autre, c’était vous, hommes, femmes et enfants du deuxième millénaire. Aussi me suis-je méfié immédiatement de vos habitudes pour le moins bizarres. Mais j’ai aussi tôt fait de réaliser que pour vous, l’Autre, c’était moi, avec mes caractéristiques physiques, ma façon de manger, de m’exprimer et de me vêtir.

J’ai alors réalisé que nous sommes tous des Autres face aux Autres.

Comment rapprocher cet Autre lorsque qu’il ne s’agit plus de rencontres virtuelles, mais bien d’êtres faits de chair et qui possèdent une culture propre, une religion, des valeurs et des coutumes si éloignées de ce que « nous » sommes? J’y songe à voix haute…

D’abord, la terre est habitée par des milliards d’être humains de race différentes, de confessions religieuses multiples, de coutumes et de traditions variées. La terre est donc une communauté globale issue de différences et de contrastes. Il serait présomptueux de plaider que certaines communautés sont supérieures à d’autres. Elles ne sont que différentes. Aucune n’est à l’abri de critiques et elles méritent toutes respect et dignité.

Secundo, il est fréquent que la présence de l’Autre parmi « nous » résulte d’un déracinement physique et culturel, qu’il soit volontaire ou non, et dont il paiera le prix longtemps. Ce déracinement est souvent l’occasion d’un retrait de la part de l’Autre pour mieux sauvegarder son identité propre. Cela explique le phénomène des ghettos et des enclaves culturelles propres aux grandes métropoles.

Tertio, la différence de l’Autre peut être totalement étrangère à sa volonté profonde. On ne choisit pas un handicap, une orientation sexuelle ou une condition psychologique particulière.

Enfin, la modernité place les uns face aux Autres, et les Autre face aux uns. Les moyens de transport, de communication et les politiques d’immigration imposent que nous interagissions avec les Autres. Certaines villes sont maintenant les terres d’accueil de membres de communautés culturelles variées qui se côtoient et partagent des espaces communs.

Dans un tel contexte, il m’apparaît que seule une bonne disposition des uns envers les Autres peut assurer la paix sociale et une sérénité dans les rapports humains. Je nomme « bonne disposition » ce que d’autres nomment « ouverture » et « tolérance ».

Entre vous et moi (et les quelques autres qui se sont rendus jusqu’ici dans ce texte pédantesque) qu’est-ce qu’une heure par semaine de piscine publique réservée à des musulmanes changera-t-il de si fondamental dans nos rapports réciproques? En quoi un mariage entre conjoints de même sexe affecterait-il jusqu’au point de rupture l’équilibre social? Pourquoi ne pas accepter que certains fassent sabbat certains jours alors que nous faisons nos Pâques en d’autres temps?

Cette approche d’ouverture ne sera jamais une invitation au débordement et à l’excès si, dans la réciprocité, l’Autre adhère aux grands principes fondamentaux que sont l’égalité entre les êtres humains, les grandes libertés et l’obligation de ne pas nuire à autrui.

L’Homme a cette faculté de savoir s’adapter en fonctions des situations que lui impose la vie. Il le fait quotidiennement dans sa maison, en circulant en voiture, en voyage, au travail, au supermarché et que sais-je. Il le fait parce qu’il vit dans une société dont il sait n’être qu’une composante parmi d’autres. Plus globalement, il est certainement possible d’harmoniser les différences des uns et des Autres maintenant où, plus que jamais, nous sommes liés les uns aux autres.

03 février 2007

#29 DONNEZ AU SUIVANT

[Blogueurs du monde entier, unissez-vous! Il est plus que temps de joindre la confédération galas méritas, tout comme l'ont déjà fait la Fédération des hyégénistes dentaires du Québec et la Coopérative agricole du Bas-Richeulieu. Je propose donc la tenue du Gala Annuel du Blogue d'Or. Quelqu'un seconde?

En passant, histoire de dissiper toute ambiguité: ce charmant personnage sur cette photo, eh bien ce n'est pas moi...]



Sitôt la procédure de ma décongélation accomplie et mes engelures disparues, j’ai entrepris la rédaction de ce blogue en me disant que mon histoire peu banale présentait un intérêt pour les archéologues, historiens, sociologues et philosophes présents et futurs. Je le dis humblement, j’ai une certaine fierté du travail réalisé jusqu’à ce jour. Et j’ai le privilège d’appartenir à cette caste restreinte mais néanmoins grandissante de blogueurs chevronnés qui meublent aujourd’hui le paysage cybernétique.

Il arrive toutefois que le doute s’installe en moi. Suis-je apprécié? Est-ce que je suscite l’admiration de mes lecteurs? Suis-je l’objet de l’estime de mes concitoyens? Bref : est-ce que le monde m’aime?

Pour mesurer son capital d’affection, le blogueur que je suis dispose de bien peu de repères. Aussi, ai-je pris l’habitude de regarder la position qu’occupe « Omo-Erectus : Les Confessions » dans le site Top Blogues – Le palmarès des blogues québécois. Je scrute le nombre de commentaires que certains d’entre-vous ont la gentillesse d’écrire et je regarde ce que l’on dit de moi dans les médias, toujoura à la recherche de mes 15 minutes de gloire. Mais encore là, j’ignore tout de la cote dont je jouis.

J’ai donc porté mon regard vers les artistes, les créateurs, les athlètes et tous les autres acteurs de la vie publique pour voir quelle solution a été mise en œuvre pour célébrer – ce n’est pour susciter – l’amour du public. Curieusement, ce sont les quilleurs du Québec qui m’ont projeté devant l’évidente réponse. Les galas. Ce jour-là, la Fédération des Quille du Québec tenait son Gala Méritas et décernait ses prix aux quilleurs et quilleuses les plus méritoires de l’année écoulée. Catégorie petites quilles-femme, grosse quille-homme, quille d’or, de bronze, d’argent et d’or, quille-hommage, quille-découverte-de-l’année, et j’en passe.

Pour me convaincre que le Gala de la Fédération des Quilles du Québec n’était pas que phénomène marginal, j’ai cherché ce qui se faisait ailleurs, pour enfin réaliser que l’industrie des galas est en excellente santé. Juste ici, au Québec, j’ai recensé des centaines de galas tenus annuellement dans des domaines que je ne pouvais même pas soupçonner. Des exemples?

  • La soirée des Masques
  • Le Gala de l'ADISQ
  • Les prix du Gouverneur Général
  • Les prix du Lieutenant Gouverneur
  • Les prix du Conseil des arts du Canada
  • Le Gala Métrostar (maintenant Artis)
  • Le Gala les Muses (pour les étudiants universitaires en art)
  • Gala Sport-Québec (pour le sport amateur)
  • Le Gale du Mérite Sportif
  • La Soirée Excellence La Presse / Radio-Canada
  • Le Gala des Oliviers
  • La soirée des Jutras
  • La Soirée des Oscars
  • La nuit des Césars
  • La Soirée des Grammy
  • L’American music award
  • Le People’s choice award
  • Le Screen actors guild award
  • Les Juno
  • Les Golden Globe
  • Les MTV Music award
  • Les Galas Star Académie
  • Les MTV
  • Le World music award
  • Le Teen people award
  • Le Black music award
  • Le Festival de Sundance
  • Le Festival des Films de Berlin
  • Le Festival des Films de Montreal
  • Le Festival des Films de Toronto
  • Les Tony award
  • Les Prix de l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision (prix Génie, Gémaux et Gemini)
  • Le Gala des mérites de l’Office québécois de la langue française
  • Le Prix de Rome en architecture
  • Le Prix des Ingénieurs du Canada
  • Le Gala Mérite en environnement
  • Le Mérite Ovation Municiaple de L’UMQ
  • Prix Sinergie Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie
  • Les Prix de l’Ordre du mérite des corps policiers
  • Le Gala des Rondelles d’or de la Ligue de hockey junior majeure du Québec
  • Le Gala des prix arc-en-ciel (pour la communauté gay)
  • Les Prix Nobel
  • Le Goncourt
  • Le Fémnia
  • Les galas Méritas
    - de la Polyvalente Dominique-Racine
    - de l’École Polytechnique
    - Le Gala Promexcel de la MRC de D’Autray
    - des Sport d’Excellence de l’UDM
    - de la Ville de St-Léonard
    - de Baseball Québec
    - de toutes les chambres de commerce du Québec
    - de Curling Québec
    - de l’Association des golfeurs du Québec
    - de l’Association régionale de soccer de l’Outaouais
    - pour le Mérite étudiant de la faculté de génie de l’UDS
    - de l’Institut de technologie agroalimentaire de St-Hyacinthe
  • Les gala Excellence
    - du Réseau des femmes d’affaires et professionnelles de l’Outaouais
    - pour l’excellence du réseau de la santé et des services sociaux
    - du salon des métiers d’art du Québec
    - pour l'équité en emploi et de diversité dans le cadre de la Semaine nationale de la fonction publique
    - des hygiénistes dentaires du Québec
    - de l’association québécoise d’interprétation du patrimoine
    - de la SCHL
    - agricole du Bas-Richeulieu
    - de l’association des terrains de camping du Québec
    - pour l’innovation en tourisme

La tenue de galas et des cérémonies de remise de prix vient au premier rang des réservations des salles de banquet au Québec. L’industrie des trophées se livre une virile compétition. Les hôteliers, traiteurs et experts en communication jubilent grâce à cette manne.

On a peine à imaginer qu’année après année, il puisse se trouver suffisamment de récipiendaires pour se mériter tant d’honneur et de distinctions. Qu'importe : une seule personne peut se retrouver avec cinq ou six nominations au cours d’une même cérémonie. Il est fréquent qu’un présentateur dans la catégorie Meilleur spectacle de l’année, retourné en coulisse, doive revenir sur scène y quérir son Métrostar dans la catégorie de l’Interprète de l’année. C’est comme une chaîne d’amour, où chacun se doit de donner au suivant.

Ne serait-ce qu’au Québec, tous ces galas et combien d’autres sont tenus annuellement, dans des domaines où la logique dicte qu’ils le soient minimalement aux cinq ans. Combien de prix ont été accordés à des récipiendaires tombés dans l’obscurité la plus totale au cours des années subséquentes. En 1986, Louise-Josée Mondoux s’était mérité le Métrostar de l’animatrice de l’année. Aujourd’hui, elle est la star de Shopping TVA et vend des crèmes anti-cellulite à prix de liquidation.

Pour ne pas être en reste, je sollicite donc l’appui de tous les blogueurs de la francophonie afin de créer le Gala des Bolgues d’Or. Nous pourrions nous congratuler mutuellement, ad nauseam, et ainsi nous immortaliser dans la gloire et la magnificence.

Déjà, je me vois en nomination dans la catégorie du Meilleur-blogeur-des-cavernes-gay-décongelé-de-l’année.

J'ai déjà préparé mon discours de remerciements…

27 janvier 2007

#28 BOUILLON DE CULTURE

[L'art moderne est une chose bien mystérieuse. Trop mystérieuse. Censé séduire par sa symbolique, c'est paradoxalement par ce dont il se défend - l'esthétisme - qu'il brille et assure sa popularité.]



Mes premiers pas dans Montréal, sitôt mon dégel complété, m’avaient vite rassuré; mon adaptation dans la modernité serait plus aisée que ce que j’avais pressenti. Au fond, tout ce qui meublait mes nouveaux alentours en 2006 n’était là que pour faciliter ma vie primitive d’il y a 100 000 ans.

Les condos avaient remplacé les grottes. L’invention de la roue avait rendu possible l’automobile. Le Bic avait fait oublier le silex. La médecine avait rendu l’homme invincible. Les vêtements archaïques étaient devenus des pièces ajustées et griffées. Les viandes crues et avariées étaient maintenant apprêtées finement et avec goût. Les enfants n’apprenaient plus le maniement de la lance, mais bien de nobles métiers. Nos cris rauques étaient maintenant de belles voix dans des téléphones portables. Les prières dans les églises ont remplacées nos incantations sous la pluie. Et j’en passe.

Vous conviendrez que chez moi, le mot « moderne » prend donc une signification toute singulière que la plupart d’entre-vous, lecteurs ardents, ne pouvez deviner.

MODERNE. Quelle musique à mes oreilles. Tous ce qui est moderne est pour moi synonyme de mieux-être, d’aisance et de facilité.

Figurez ma joie lorsqu’en me trimballant dans la rue, le destin m’a placé devant le portail du « MUSÉ D’ART MODERNE », moi qui ignorais que même l’art puisse être moderne! Sans autrement mûrir la chose, je suis entré dans l’enceinte, y ai acquitté le coût du ticket et je me suis retrouvé là même où la modernité se manifeste à travers l’art.

Stupéfaction.

Première œuvre devant laquelle je me fige : un tableau, ou plutôt une toile tendue par son cadre, quelques six mètres sur quatre, toute noire, et marquée d’une seule et profonde déchirure sur toute sa hauteur, laissant deviner le mur qui se trouve derrière. Je m’attarde et j’ausculte la chose. Les minutes filent et la confusion me gagne, jusqu’à l’arrivée inespérée de trois visiteurs devant le phénomène que je contemple.

Les trois visiteurs s’alignent avec minutie devant l’entaille, jusqu’à ce que l’un d’eux fende le silence : « Comme c’est puissant… ». Puis un autre : « C’est magistral ». Et le dernier : « Grandiose! Énorme! Monumental! ».

J’ai froncé les yeux, en me disant que moi aussi je parviendrais à apercevoir ce qui semblait si perceptible à mes trois guides inopinés. Mais le silence revenu rendait la fente aussi muette de sens que son encadrement.

« Non mais quelle vision pessimiste de l’existence qui ouvre la voie dans la tridimensionnalité de l’existence » reprit le premier. « Il me semble que l’approche de sa mort l’aura amené vers une violence réprimée et sans nul doute latente », ajouta le deuxième. « Sa vie aura été un désert d’errances… tout me semble maintenant si clair dans cette œuvre », conclue le troisième comme dans un soupir d’admiration.

À nouveau le silence.

L’art moderne est une forme d’expression qui ignore les contraintes esthétiques et où peuvent transcender toutes les ruptures dans l’ordre social établi. J’ai lu ça quelque part. Mais l’art moderne reste et demeure quelque chose d’incompréhensible pour moi. Et c’est avec honte que je confesse qu’en art moderne, l’esthétisme importe pour moi bien plus que le message que j’ai peine à comprendre. Un tableau de Mark Rothko, de Wassaly Kandinsky ou de Jean-Paul Riopelle arrive plus à m’atteindre par ses formes et ses couleurs que par la symbolique qui l’habite et qui n’est pas à ma portée.

Autrefois, on reconnaissait une oeuvre par sa représentation picturale, tel un portrait ou une nature morte. Maintenant, on érige au rang des oeuvres d'art ce qui à la base n'en a jamais été, tel ce "Q-tips", usagé de surcroit, que j'ai vu dans un musé américain, sous un verre protecteur.

Pour ma part, je pense que l'art doit avoir une part d'adresse et de talent. J'aime l'abstraction lorsqu'on y sent cette maitrise du pinceau et du doigté. Autrement, je ne peux m'empêcher d'y voir snobisme et affectation.

Je veux que l’art me séduise sans avoir à sonder les raisons profondes pour lesquelles il me séduit.

Demeuré seul dans le silence de la pièce, je m’approchai de l’œuvre et fis connaissance avec son auteur. Wiljine Shumji (1958 – 1988) – Cisaille sur toile noire (New York, 1986).

Le pamphlet que je triturais entre mes doigts depuis mon arrivée au musé m’apprit un peu plus sur ce Shumji. Immigré aux Etats-Unis, il avait subit très jeune les influences de l’art primitif, dont il s’était inspiré tout au long de sa brève carrière. Il cherchait, expliquait-on, à recréer les conditions de l’existence originelle de l’homme.

Je suis stupéfait : l’art primitif qui influencerait l’art moderne! L’art moderne qui cherche à recréer l’art primitif. Je croyais que moderne et primitif s’opposaient et ne se mariaient pas. Quoique dans mon cas…

La modernité a de ces mystères!

18 janvier 2007

#27 LA SOIRÉE DU HOCKEY

[C'est connu, le hockey et les gays ne font pas bon ménage. Ignorant les clichés, j'ai tenté de briser la glace. Mais c'est sur un tout autre terrain que j'ai glissé.]

Il y a de cela 100 000 ans, aucun habitant de ma tribu n’aurait pu prédire que ces miroirs de glaces qui entouraient mon village eurent pu devenir un jour le terrain d’une telle source de passion : le hockey.

Paradoxalement, c’est bien au chaud, sous le soleil ardent du Mexique que j’ai réalisé à quel point ce sport d’hiver m’était inconnu. Tout cela à cause de Pépito qui, après m’avoir demandé d’où je venais, a explosé d’enthousiasme à la pensée que je pouvais être joueur de hockey. Il s’interrogeait sur mon équipe, la position que j’occupais, la couleur de mon uniforme et le nombre de but que j’avais en carrière. Et surtout : avais-je déjà rencontré Wayne Gretzky.

Lorsque j’expliquai à Pépito que je n’entendais rien au hockey et que Gretzky évoquait tout au plus un son familier dans mon esprit, il perdit tout intérêt et s’en retourna à ses amis, sans même me saluer.

La déception de Pepito était palpable. La mienne aussi, mais pour des raisons différentes. Je réalisais qu’au cours de ma vie moderne parmi vous, j’avais fermé les yeux sur ce sport national et que fort probablement, je m’étais privé des émotions fortes et vives que procure un bon match de hockey.

J’ai donc entrepris de regarder mon premier match de hockey à la télé, à RDS plus précisément, une chaîne que je n’ai pas l’habitude de fréquenter. Je me suis préparé à l’avance, en me munissant de quelques bières, de chips et de pizza. Une véritable messe! À commencer par « L’Avant Match » de 19h30, suivi de « Le Hockey Molson Ex à RDS » à 20h00, lui-même entrecoupé de pauses, d’analyses et d’un « après match » lui aussi consacré à des commentaires. Environ 3 heures d’action, de reprises, de sommaires, de résumés, de psychothérapie, de statistiques et surtout, de publicités.

Ce soir-là, le Canadien affrontait les Thrashers d’Altanta. Un bon match, soldé toutefois par une troisième défaite de suite du tricolore.

Le hockey est effectivement un sport enivrant. Les échanges y sont vifs, fougueux et énergiques. L’objectif est enfantin : déjouer l’ennemi afin de balancer une rondelle dans le but adverse. Et les règles sont rudimentaires. Même moi, avec mon cerveau primitif, je suis arrivé à tout piger avant la fin de la première période.

Mais voilà, cette soirée d’initiation au hockey, loin de me séduire, m’a plutôt dissuadé de toute récidive. J’ai éprouvé cet étrange sentiment que des impératifs commerciaux avaient pris en otage ce sport au point de l’aliéner de sa mission première : divertir. Un match de hockey est un interminable tam-tam publicitaire dans lequel le sport n’est plus que prétexte. Tout n’apparaît y avoir été orchestré qu’à des fins commerciales. La bande de la patinoire, les « trois étoiles » du match, les mises au jeu, les commentaires des analystes sont autant d’occasions de souligner l’omniprésence de Tim Horton, de Ford, de Métro, de Budweiser, de la Banque Laurentienne, de Bell Mobilité, de McDonald’s, de Vidéotron, de Home Depot, de VIA Rail, de Coka Cola, du Journal de Montréal ou de Telus.

Les agents des joueurs ne négocient plus les revenus de leurs protégés en fonction de leurs talents, mais bien pour leur capacité d’attirer de nouveaux revenus publicitaires. La médiatisation du hockey s’est orchestrée autour d’un public cible adroitement fidélisé depuis le temps des premières ligues de garage. Pour assurer ce haut niveau de testostérone commercial, une pléthore de produits dérivés ont été créés, allant de chroniques dans les journaux jusqu’aux émissions spécialisées à la télé et à la radio. "Kovalev n'était pas dans son assiette hier soir?" Il se trouvera toujours d’ineptes Yvon Pedneault, Jean Pagé et Ron Fournier pour s’incarner psychanalyste.

Certaines mauvaises langues vont même jusqu’à suggérer que les bagarres au hockey sont tolérées, si ne n’est encouragées, en raison de leurs bienfaits sur les cotes d’écoutes et, par voie de conséquence, sur les revenus publicitaires. D’autres encore plus acerbes disent que maintes bagarres au hockey ne sont que des simulacres, à la façon de ce que l’on voit à la lutte. Mais il faut se méfier de tout ce qui peut se dire.

À Radio-Canada, longtemps diffuseur de match de hockey, seuls deux évènements étaient susceptibles de retarder la diffusion du bulletin de nouvelles de 22 heures animé par Sa Sainteté Bernard Derome: la soirée des élections provinciales ou fédérales et… La Soirée du Hockey. C’est dire l’importance!

Allez, amateurs de hockey que vous êtes. J’admets d’emblée ne pas être neutre. Pour des raisons qui me sont propres et qui touchent à mon histoire, tout ce qui concerne la glace me refroidit. Et puis, il est bien connu que le seul sport de glace qui intéresse les gays est le patinage artistique.

Ah! Si au moins Pépito avait été amateur de patinage artistique… Quel duo nous aurions pu faire.

27 décembre 2006

#26 MOTS DE TÊTE


[Il ne faut pas trop exiger du représentant de l'ère primitive que je suis et que votre présence ici honore. J'ai veux bien m'initier à tout - et à tous - mais il restera toujours des chemins pour moi impraticables. La poésie appartient à cette catégorie. Toutes mes excuses aux puristes et aux érudits.]



Aujourd’hui, c’est à votre bienveillance que je m’en remets. Ce que je m’apprête à confesser me gêne et me rend honteux. Prière de ne pas trop sévèrement me juger, ou du moins pas avant d’avoir achevé la lecture de ma confession.

À l’homme archéen que je suis, une amie a fait don pour Noël d’un recueil de poèmes; une sorte de florilège des plus grands poètes du Québec, de Nelligan à Miron.

Mais voilà : j’ai une aversion pour la poésie. Oui, oui, vous aurez bien lu. J’en suis allergique.

Et pourtant, je ne suis pas sans savoir que la poésie est un art noble que l’on associe à des écrivains de valeurs et dont seuls de rares adeptes raffinés peuvent en apprécier toute la beauté. Je sais aussi que la poésie est la plus haute expression de la culture et de la parole, définie par Mme de Staël comme "le reflet par les couleurs, les sons et les rythmes de toutes les beautés de l'univers". Je n'ignore pas que la poésie est bien plus répandue qu’on le croirait, puisqu’elle est omniprésente, notamment en chanson, tout genre confondu.

Qu’à cela ne tienne: devant la poésie, je reste de glace (ce qui, dans mon cas, n’est pas qu'une figure de style…)

Curieusement, l’art ne me rebute que rarement et la littérature me passionne. Et je suis gay et donc, presque par définition, sensible, intelligent et cultivé! La poésie se trouve en terrain favorable avec moi.

Mais rien n’y fait. Je suis une véritable banquise. Froid et immuable.

J’ai bien tenté d’apprivoiser cet art littéraire, croyez-moi. J’ai bien ouvert quelques pages pour m’y faire la main et l’oreille et j’ai abordé la matière avec la plus grande ouverture qui soit. Mais le combat était perdu à l’avance. D’entrée de jeu, Nelligan m’a mis au défi avec ces vers que même des lectures multiples ne m’ont pas permis de saisir :

Ce fut un Vaisseau d'Or,dont les flancs diaphanes
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoùt, Haine et Névrose, entre eux ont disputés.

Gaston Miron s’est quant à lui chargé de m’aliéner toute la poésie du Québec avec :

Damned Canuck de damned Canuck de pea soup
sainte bénite de sainte bénite de batèche
sainte bénite de vie maganée de batèche
belle grégousse de vieille réguine de batèche


Hein? Dékéssé?


Cette amie qui m’a offert mon recueil de poésie, sensible à mes hésitations, me suggéra plutôt d'aborder Anne Hébert, plus accessible à l’inculte que je suis :

La neige nous met en magie
blancheur étale, plumes gonflées
où perce l'oeil rouge de cet oiseau


Rien à faire. Trop de mots. Trop de style. Trop d'abstraction. Trop de symboles. Je me suis dit qu'après tout, peut-être que la faute provenait des poètes québécois. J’ai donc lorgné du côté des grands classiques français. Baudelaire, par exemple:

Pluviôse, irrité contre la ville entière,
De son urne à grands flots verse un froid ténébreux
Aux pâles habitants du voisin cimetière
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.


Puis Théophile Gauthier:
Sur la lyre au plectre d'ivoire,
Ce nom splendide et souverain,
Beau comme l'amour et la gloire,
Prend des résonances d'airain.

Et Paul Verlaine :

Moi qui ne suis qu'un brin d'hysope dans la main
Du Seigneur tout-puissant qui m'octroya la grâce,
Je puis, si mon dessein est pur devant Sa face,
Purifier autrui passant sur mon chemin

C'était pire. J'ai du avoir recours au dictionnaire à tous les deux vers. Et cette manie De mettre des majuscules là Où La logique commande de ne pas en Mettre.

Le plus inquiétant dans cette affaire, c’est que tous ces écrivains sont prodigieux. Le génie les habite. Et moi, je suis là toujours et encore à chercher à comprendre ce qui me parait si confus et impénétrable.

Alors, comme devant tout ce que je ne comprends pas, je continue de m’interroger : suis-je à ce point pâle, vulgaire et médiocre? Je me suis toujours dit que l'art se devait être assez universel pour atteindre le plus grand nombre. Comme plusieurs de mes nouveaux contemporains, j'apprécie l'art que je comprends.

Mais je réalise que j'étais dans l'erreur. Ce qui fait aujourd'hui que l'art est Art, c'est justement son degré de complexité. Le moins une création est universelle, le plus elle appartient au domaine des Oeuvres.

Dans mon cas, en poésie, les efforts déployés pour ma compréhension ont eu raison des émotions censées m'atteindre.

J'appartiens vraiment à une autre époque. Celle justement où la belle littérature se manifestait en de petits dessins de bisons sur les murs de ma grotte.

J'ai vraiment besoin d'aide. Y a-t-il un poète dans la salle?

17 décembre 2006

#25 ZONE LIBRE

[À gauche sur cette photo, il y a Ville Mont-Royal. À droite, c'est Parc-Extension. Et au centre: le boul. L'Acadie.

Ci-après, une petite fable tout ce qu'il y a de plus vrai. Seuls les noms ont été changés.

Et le plus sincèrement du monde: Mes meilleurs voeux à tous.
]


Il y a de cela environ trois ans, Chantal a quitté le village qu’elle habitait en Abitibi pour venir s’établir à Montréal avec ses deux enfants. Elle s’était enfin décidée de rompre avec la violence et les abus d’alcool de son conjoint, et la fermeture de l’usine où elle bossait lui avait donné le prétexte de l’exil vers la grande ville.

Sitôt arrivés en ville, Chantal, les deux garçons et leur chien Bouboule se sont installés dans un 4½ semi-meublé dans le quartier Parc-Extension, l’un des plus gris de Montréal. Le logement de 650$ par mois avait le quart de la superficie de la maison qu'ils louaient en Abitibi. Mais il donnait sur une petite cour fermée et le propriétaire acceptait la présence de Bouboule. Les garçons étaient à proximité de leurs écoles, l’un étant encore au primaire et l’autre au secondaire. Et puis le secteur St-Laurent/Chabanel n’était pas très loin. C’est que Chantal avait toujours travaillé dans le domaine de la couture et espérait y dénicher un emploi. Elle s’était jurée que l’aide sociale qu’elle recevait alors ne serait que temporaire.

Mais voilà, Chabanel n’embauchait plus depuis longtemps. La Chine et l’Inde avaient eu raison de la guénille à Montréal. Chantal se résigna plutôt à travailler comme serveuse dans un « fast food » les soirs et certains weekends. Vingt heures semaine. Salaire minimum garanti.

Chez Chantal, le frigo n’était pas toujours rempli comme il se devait. Heureusement, il y avait le Club des petits déjeuners à l’école du plus jeune. IPods et téléphones portables étaient toujours à l’état de rêves pour ses ados.

Depuis deux ans, pour s’assurer l’essentiel, Chantal fait des ménages chez Madame Leduc tous les lundi, mercredi et vendredi. Madame Leduc est une charmante dame qui habite avec son mari à Ville Mont-Royal, l’un des quartiers les plus vert de Montréal. Leurs enfants sont grands et étudient à l’université. L’été, madame Leduc embauche aussi les garçons de Chantal pour des petits travaux; la tonte de la pelouse, l’entretien de la piscine, laver la Audi A4 ou rafraîchir la peinture. Les jours de canicule, madame Leduc invite les garçons à se baigner dans la piscine.

Parc Extension, là où habite Chantal, est un secteur de Montréal où près de 75% des résidants sont locataires et 65% sont issus de 75 communautés culturelles. Le revenu moyen est d’environ 15 000$ par habitant. Seulement 45% des personnes aptes au travail ont un emploi. Le taux d’abandon scolaire avant le secondaire V y est l’un des plus élevé au Québec.

Ville Mont-Royal, là où habite madame Leduc, est un secteur de Montréal où la population est vastement propriétaire et où 68% des résidants sont de souche canadienne. Le peu de locataires qui y vivent occupent des logements de luxe. Le revenu moyen d’une famille type y est de près de 150 000$ par année. On dit que 62% des personnes aptes au travaille ont un emploi. Les autres ne travaillent pas par choix. Plus de 62% de la population a fait des études universitaires. Le décrochage scolaire y est négligeable. Ville Mont-Royal est l’une des rares villes qui ait décidé de rompre sa fusion avec Montréal et de faire cavalier seul.

Parc Extension et Ville Mont-Royal ont des territoires contigus. Pour bien circonscrire les limites de l’un et l’autre, une clôture métallique doublée d’une haie de cèdres a été érigée le long du boulevard L’Acadie, entre la Métropolitaine et la rue Jean-Talon. Près de deux kilomètres de palissade infranchissable, sauf en de rares passages tous marqués d’un panonceau fort peu accueillant. Lorsqu’on longe le boulevard L’Acadie, on cherche les miradors et les chiens policiers. On ne les trouve pas, mais on y éprouve cette étrange sensation d’un fossé comme pour mieux séparer le bien du mal, le propre du sale, le beau du laid, la réussite de l'échec.

Pour se rendre chez madame Leduc, Chantal doit marcher jusqu’au boul. L’Acadie, longer la muraille jusqu’au plus rapproché des passages à un demi kilomètre plus au sud, puis une fois de l’autre côté du mur, remonter ce même demi kilomètre vers le nord, pour enfin arriver chez madame Leduc. Aller et retour, hiver comme été. Deux kilomètres de marche par jour comme pour accentuer l’isolement. Le sien et le leur.

Un kilomètre de grisaille, de bruit et de poussière. Un autre de verdure, de quiétude et de fraîcheur.

Madame Leduc n’a jamais approuvé cette barricade. Il y a deux ans, elle a entrepris une pétition pour l’éliminer et y substituer une allée d’arbres. Mais le nombre de signataires s’est révélé trop modeste pour même penser aller de l’avant avec son projet, qu'elle a abandonné.

Il arrive que l’humanisme doive s'incliner devant l’étroitesse. C’est là que l’on réalise que la pauvreté de l’esprit est souvent bien plus funeste que la pauvreté tout court.

Depuis deux ans, à la mi-décembre, madame Leduc et son mari donnent à Chantal et aux deux gamins un généreux bonus, une forme de sécurité financière, en plus de les recevoir avec leur grands enfants pour le traditionnel dîner de Noël. À cette occasion, pas de ménage ni de lavage. Le transport en A4 est assuré par monsieur Leduc.

Et là et alors, la muraille disparaît. L’isolement aussi. Ville Mont-Royal se refusionne avec le reste du monde.

La zone redevient libre.

10 décembre 2006

#24 HIGHWAY TO HEAVEN


[Joyeux Noël à tous et que la paix du Seigneur vous accompagne jusqu'à votre dernier souffle. Que la justice éclaire vos chemins. Que Dieu vous protège. Et que le Père Noël soit d'une générosité sans pareil pour vous. Mais toutefois, une seule condition en la forme d'une question: avez-vous été sage?]

Samedi passé, j’ai aperçu pour la première fois de ma vie le Père Noël. Comprenez-moi bien : voilà cent mille ans, le Père Noël n’existait pas, ni en substance, ni dans l’imaginaire des enfants. Il campait dans un centre commercial avec sa suite de charmants petits lutins et de fées aguichantes. Il y avait construit un magnifique châtelet, semé une fausse neige et bardé le tout de mousse blanche et de feutre rouge. Le commutateur de la cheminée électrique avait été poussé à « on » et les cantiques se faisaient entendre comme un appel à l’allégresse.

Bref, le Père Noël était là, pontifiant devant une procession de petits morveux impatients d’atteindre le genou tant désiré.

Je suis resté là à le regarder une bonne heure, cherchant à comprendre cet étrange personnage venu directement du Pôle Nord. Et finalement, j’ai eu la sensation d’avoir percé le mystère profond du Père Noël.

Le Père Noël, c’est Dieu, mais pour les tout petits.

Dans la tradition judéo-chrétienne, Dieu est une divinité douée de transcendance et de puissance. Le Père Noël aussi. Dieu trône au ciel d’où il veille sur nous. Le Père Noël aussi mais depuis le Pôle Nord. Tous les deux sont habituellement représentés avec une longue et vénérable barbe blanche. Dieu et le Père Noël se disent amour. Dieu n’existe que par la foi. Le Père Noël aussi.

Mais par-dessus tout, le Père Noël, à l’instar de Dieu, est un moralisateur impitoyable, accordant ses faveurs aux plus vertueux de ses jeunes disciples. Alors que Dieu interpelle par des « allez mon fils, je t’écoute », le Père Noël le fait par des « alors Alexandrina, as-tu été sage cette année? ». Le message reste le même : seront bénis ceux dont la conduite aura été irréprochable. Privés seront ceux dont les mœurs auront été marqués d’errements.

Il m’arrive toutefois de m’interroger sur l’impartialité du Père Noël. Sur celle de Dieu aussi. Maintes fois l’à propos de certaines pénitences qu’imposent le Père Noël et Dieu me paraît fort discutable et leurs châtiments trop cruels.

La pensée que seuls les enfants issus de milieux démunies vivront un Noël chétif me crève le cœur. N’y a-t-il pas parmi ces petits désoeuvrés quelques sages et vertueux? À l’inverse, je ne peux me convaincre que seuls les gosses de riches auront été sages au cours de la dernière année. Et que seuls ces petits joufflus se mériteront IPods et PSP3.

De grâce, Père Noël, un peu de discernement, pour l’amour de Dieu!

Tiens! Parlant de l’amour de Dieu… L’idée que des centaines de milliers de victimes du tsunami du 31 décembre 2005 aient tous été pécheurs m’agace. N’y avait-il pas parmi elles quelques sujets méritants, quelques femmes fidèles, aimantes et maternelles ou quelques pères vaillants? N’y avait-il pas parmi les victimes de l’holocauste quelques familles honnêtes? Les tours du World Trade Center n’étaient-elles peuplées que de vauriens?

Les enfants sont entretenus dans cette croyance que le fait d’avoir été sage leur apportera surabondance de cadeaux à Noël. À contrario, ceux dont les excès auront dépassé les limites sont laissés avec le sentiment qu’ils seront oubliés. Le paradis pour les uns, l’enfer pour les autres. Ici et encore, tout cela rappelle le message chrétien :

Celui qui croit le Fils a la vie éternelle; celui qui n’obéit pas au Fils ne
verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. » Jean 3, 36.



La colère de Dieu.

Oui, oui. Il est une telle chose que la colère de Dieu.

02 décembre 2006

#23 ÉROS & CIE

[La taille du pénis est un sujet de préoccupation et d'inquiétude dont personne ne parle. Ne riez pas! Trois ou quatre centimètres en moins peut provoquer marginalité et exclusion sociale. Cette pathologie méconnue engendre gêne et humiliation au vestiaire comme au lit. À l'instar des seins pour les femmes, accordons-nous trop d'importance au volume du pénis?]


Je crains que j’aie un petit pénis.

Mes premiers soupçons sont apparus lorsque de façon quotidienne, je me suis vu recevoir des emails m’incitant à me procurer des pompes, des pilules et des pommades censées transformer mon organe copulateur en un instrument affriolant et irrésistible. L’urgence d’une intervention était d’autant plus marquée que le sujet semblait préoccuper des dizaines d’étrangers qui ne me connaissaient ni d’Ève ni d’Adam. Indubitablement, pour que des inconnus décident de s’en mêler de façon aussi unanime, l’ordre public était en cause.

À vrai dire, j’ignorais jusque là que le gabarit d’un pénis puisse être sujet d’une telle gravité. Lorsque je vivais paisiblement au sein de ma tribu il y a de cela cent mille ans, la taille des pénis des hommes ne nourrissait nulle discussion et encore moins d’envie. À cette époque, voyez-vous, un pénis constituait une partie de l’anatomie qui servait à faire pipi et qui permettait d’avoir des relations sexuelles. Les sensations qu’un pénis pouvait susciter, si excitantes qu’elles pouvaient être, n’avait rien à voir avec sa pointure.

Il s’est donc passé quelque chose durant ma longue hibernation, qui a érigé l’envergure d’un pénis au rang des grandes préoccupations de l’Homme moderne. J’ignore pour quelle raison ce souci s’est manifesté au tout début. Est-ce le besoin des premiers grands guerriers d’exhiber leur virilité? C’est possible, mais je ne fais pas de lien naturel entre la virilité guerrière et le calibre d’un pénis. Est-ce le pouvoir d’attraction que cela pouvait inspirer chez la femme? Cela a très certainement été l’un des éléments déclencheurs. Est-ce que les hommes, réalisant que leur pénis les distinguait fondamentalement des femmes, se sont convaincu que la masculinité passait nécessairement par un indice percutant? Fort probablement.

Le fait est et demeure : la prestance du pénis inquiète l’homme dès son plus jeune âge. À l’école par exemple, plusieurs garçons s’adonnent à des comparaisons, si ce n’est volontairement, du moins en s’observant discrètement au vestiaire ou à la douche. Leurs aînés ont le regard tout aussi fuyant, poussés par la curiosité et le besoin de se convaincre qu’ils sont « normaux ». Quel homme ne s’est pas inquiété de décevoir son partenaire avant une première relation sexuelle pour des questions de centimètres.

Dans les sites consacrés à la recherche de partenaires, plusieurs hommes prennent le soin de mentionner la valeur, en centimètre ou en pouce, que la nature leur a accordé. Pour bonifier leur image, plusieurs se gratifient de centimètres-boni. Un pénis ne se contente jamais de ses 6 pouces réglementaires. Lorsque utilisé pour attirer l’intérêt public, il devient 8 ½ pouces. La ½ devient du reste une décimale inévitable.

Vu sous l’angle de « l’autre », le volume du phallus devient sujet de fantasme. Combien de femmes se sont égarées dans les années ‘60 à la vue des déhanchements de Tom Jones, de Johnny Hallyday ou de Donald Lauterc. Le jeans, apparu comme vêtement mode au milieu des années ‘50, avait notamment pour mission de révéler des reliefs que la morale avait jusque là si bien dissimulés. Chez les gays, le calibre du pénis est souvent au centre des tentations.

Revenant à mes inquiétudes bien personnelles, j’ai cherché à me rassurer sur mon degré de virilité. J’ai appris que la taille moyenne du pénis en érection de l’homme blanc était de 15,11 cm (retrancher ou ajouter env. 3 cm selon que notre sujet est asiatique ou noir). Par pudeur, je passe sous silence l’impact qu’a eu la découverte de ces résultats dans mon esprit.

Tous les hommes naissent égaux. Bien sur. Mais il est curieux de constater combien, chez certains, quelques centimètres en extra peuvent apporter de démesure, d’assurance et de vanité. Je ne peux m'expliquer comment un long pénis puisse fossiliser tant d'exubérance chez certains primates modernes.

Les queues ne sont pas toutes que du domaine animal.

24 novembre 2006

#22 FACTEUR DE RISQUE

[ATTENTION: CE TEXTE CONTIENT DES PASSAGES QUI POURRAIENT NE PAS CONVENIR À UN JEUNE PUBLIC. LIRE LE LIVRET D'INSTRUCTION AVANT LECTURE. ÉVITER DE PLACER VOTRE ORDINATEUR DANS UNE BAIGNOIRE DURANT SA LECTURE. IL EST RECOMMANDÉ DE CONSULTER VOTRE MÉDECIN AVANT UTILISATION. CE TEXTE N'EST PAS RECOMMANDÉ AUX FEMMES ENCEINTES, AUX OBÈSES, AUX DÉPRIMÉS ET AUX IMIGRANTS CAMBODGIENS. TOUJOURS PORTER DES LUNETTES DE SÉCURITÉ. EN CAS DE LECTURE PROLONGÉE, LAVER LES YEUX À GRANDE EAU. TOUJOURS PORTER VOTRE CEINTURE DE SÉCURITÉ ET SUIVRE LES RECOMMANDATIONS DU GUIDE ALIMENTAIRE CANADIEN. CONSERVER HORS DU CONGELATEUR ET DE TOUTE SOURCE DE CHALEUR. UNE LECTURE PROLONGÉE PEUT AUGMENTER LES RISQUES DE CANCER. ÉVITER DE FAIRE LIRE AUX ENFANTS DE MOINS DE 4 ANS. PEUT ÊTRE LU SANS DANGER POUR LES ONGLES INCARNÉS]

Je souffre de névrose paranoïde. Ce malaise ne cesse de s’aggraver depuis que je vis dégelé dans mon siècle d’adoption. Mes symptômes sont explicites : j’ai le sentiment que des dangers critiques me guettent de façon incessante, où que je sois et quoique je fasse. C’est comme si le moindre de mes gestes comportait l’imminence d’un préjudice grave et irréparable.

Tenez : le weekend dernier, je suis allé du côté des États-unis. Au comptoir frontalier, l’agent d’immigration m’a demandé si je transportais des matières dangereuses. Pensant qu’il sous-entendait des missiles sol-air, de l’Antrax, du TNT ou un réacteur CANDU, j’ai apaisé ses craintes en affirmant que je n’avais rien de tel. Le douanier me demanda alors si je transportais des fruits. Oui! fis-je, des pommes et des oranges. Il prit mon sac, observa les quatre oranges puis les jeta aux ordures, en grognant d'une voix nasillarde du New Jersey: « these cannot go in the United States ». Surpris, j’ai indiqué à mon agent que ces oranges provenaient justement de la Floride, « in the United States ». Mais cette remarque ne l’impressionna pas une miette.

C’est alors que j’ai saisi à quel point le danger est omniprésent. Il se métamorphose même dans les oranges Sunkist de la Floride.

Continuant ma route sur la 87 south, je vis un panneau indicateur plus grand que nature, couleur orangée et bardé de feux clignotants : « CONSTRUCTION AHEAD 10 MILES – DANGER – REDUCE SPEED - DANGER », puis un autre à « 8 miles » puis encore à « 4 miles », et ainsi de suite à tous les « miles » suivants, puis à « ¾ mile », « ½ mile » et « ¼ mile », le tout dans une inflation de couleurs, de lumières jaunes, de S.O.S., et d’avertissements de dangers eux-mêmes indicateurs d’une détresse prochaine.

Arrivé à hauteur des travaux, les deux voies de circulation en direction sud étaient toutes vierges et dégagées, aucun travail n’était effectué en ce weekend de pluie, et il n’y avait pas l’ombre d’une rétrograveuse à l’horizon.

À New-York, dans ma chambre d’hôtel, une petite affiche me priait de ne pas l’utiliser le séchoir à cheveux dans la baignoire. Une autre m'avisait de ne pas me pendre après la pole du rideau de douche.

Avons-nous vraiment besoin de tous ces avertissements en français, en anglais, en allemand, en espagnol et en japonais? Est-ce bien nécessaire de nous rappeler qu’un fer à repasser mal utilisé peut causer des brûlures? Qu’une scie circulaire ne doit pas être utilisée par des enfants en bas âge? Ou encore que le contenu d’une tasse de café Tim Horton contient un liquide très chaud?

Je veux bien être mis en garde contre un danger que je ne saurais soupçonner. Mais lorsque entreprises et gouvernements s’acharnent à me protéger contre l’évidence, le trouble s’empare de mon esprit, et j’entrevois le péril à tous les détours.

Névrose paranoïde, vous disais-je. J’en ai parlé à un médecin qui m’a prescrit des comprimés. J’ai toutefois décidé de les jeter après avoir lu le feuillet d’avertissements inclus dans la boîte.

Ah! Si au moins, voilà 100 000 ans, un panneau avait été planté m’avisant d’une crevasse, juste là, devant moi, à moins de 500 mètres…

11 novembre 2006

#21 BIOGRAPHIE

[Je reviens de vacances et j'apprends qu'une biographie consacrée à Maman Dion vient de paraître. Mille fois merci à Georges-Hébert Germain grâce à qui je songe sérieusement à repartir en voyage.]


Lorsqu’on se réveille après cent mille ans de sommeil, on éprouve ce grave sentiment d’avoir loupé ces mille et une choses et personnages qui meublent le patrimoine de l’humanité. L’urgence d’un sérieux rattrapage se fait sentir dès qu’on réalise que nous ont précédés des Marco Polo, Jésus Christ, Ghandi, Mozart et Socrate. Idem lorsqu’on prend entend parler de la peste espagnole, de la Guerre de Cent ans, du conflit israélo-arabe, de la révolution française, de la naissance de la démocratie, de la découverte du Nouveau Monde, de celle des antibiotiques et des premiers peintres impressionnistes.

On ressent alors à quel point minuscules nous sommes devant l’immensité.

Pour la même raison que ceci explique cela, j’ai une réelle fascination pour tout ce qui m’invite à l’élévation et à l’inspiration : la pensée politique de l’un, la philosophie d’un autre, le génie mathématique ou l’érudition scientifique. En un mot : tout ce qui transcende l’Homme et l'amène juste un peu plus en avant.

Exilé du Canada depuis près de trois semaines, je suis revenu à Montréal plus fatigué qu’à mon départ. Le cerveau encore figé par la pressurisation de l’avion et l’ingestion de sept fuseaux horaires, j’ai cru divaguer à la vue de cette affiche : « La vie est un beau voyage », une biographie sur la vie de Maman Dion écrite par Georges-Hébert Germain.

Écrivain, journaliste et chroniqueur de talent, M. Germain signe une troisième biographie de personnages inspirants, en ajoutant à celles déjà consacrées à Guy Lafleur et Céline Dion sa toute dernière oeuvre vouée à la célèbre maman.

Je suis un être de bonne foi; je présume de l’intégrité de chacun jusqu’à ce qu’une preuve contraire et convaincante ne m’ait été faite. J’ai donc écouté, lu et cherché à me convaincre qu’une biographie de Maman Dion pouvait apporter quelque chose d’inédit ou d’inspirant. En d’autres termes : un souffle qui ferait de moi en particulier – et donc de nous tous collectivement – ce je ne sais quoi de plus évolué.

J’ai appris que Maman Dion a été une bonne épouse, qu’elle a eu plusieurs enfants, qu’elle a su trouver et susciter le bonheur malgré une apparente pauvreté matérielle, qu’elle avait du caractère, qu’elle était généreuse envers son mari, ses enfants et son prochain et qu'elle avait en horreur le sort des enfants négligés.

Quant au biographe, il affirmait au cours de sa tournée de promotion avoir puisé sa motivation dans une femme qui avait fait des choix, qui avait eu de la maîtrise et qu’elle avait voulu être aux commandes de sa vie. C’était, disait-il, ce qui l’avait « impressionné » au premier titre.

Alleluia.

Maman Dion est donc assise à la même table que Maman Plouffe, Maman Taillefer, Maman Presley et la majorité des mamans du monde. Ce qui distingue Maman Dion, c’est qu’elle a enfanté une célèbre chanteuse. Point. La vie de Maman Dion n’est singulière que par procuration.

La célèbre Maman a déclaré avoir avant tout cherché à sauvegarder son souvenir pour ses petits enfants. D’où la confusion apparente : fallait-il 365 pages d’anecdotes triviales et réchauffées dont la seule utilité apparente, au bénéfice exclusif de son auteur et de sa muse, est de paraître en plein shopping de Noël, au terme d’un impressionnant battage promotionnel. Il y a dans toute cette campagne une odeur de lucre évidente que l’on tente de masquer en la vaporisant de bonnes intentions depuis toutes les tribunes.

Je n'ai rien contre les entreprises résolument commerciales. Ce qui m'indispose, c'est lorsqu'on les enrubanne d'humanisme et de sentiments nobles.

L’œuvre finale, admise comme une suggestion de M. René Angelil, sera à coup sur au faîte des palmarès des ventes du Québec, tout juste à côté de celle de Dodo. Elle rejoindra celle consacrée à Claudette Dion qui est prévue pour parution en décembre 2009 grâce au biographe désormais officiel de la famille Dion.

Que minuscules nous sommes devant l’immensité.

09 octobre 2006

#20 SHOPPING TVA

[Besoin de soins capillaires? Vous n'aurez que l'embarras du choix. Petites et grandes chaines proposent toute une pléthore de produits tout aussi innovateurs qu'inutiles. On y trouve de tout, même...]


On m’a insulté.

Aussi vrai que je m’appelle Omo-Erectus, j’ai été victime d’une agression verbale, hier, alors que je me baladais rue Ste-Catherine. L’injure, qui était le fait de quelques voyous sans scrupules, avait pour cible ma coiffure, celle-là même que vous voyez sur ma photo à la droite de ce texte.

Je concède que ma pilosité crânienne s’apparente davantage à une mauvaise tignasse qu’à une chevelure souple et soyeuse telle que l’on en voit dans les magazines. Mais cela n’est sûrement pas un motif qui justifiait l’outrage et l’humiliation publique dont j’ai été l’objet.

Fuyant le délire collectif, j’ai marché rapidement, tête baissée, jusqu’au prochain carrefour où, Dieu soit loué, l’illumination m’a pétrifiée sous la forme d’un panneau publicitaire à flanc d’autobus municipal. Là, devant moi, plus grand que nature, il y avait ce très beau couple d’amoureux aux cheveux fluides et ondoyants et sous lequel était écrit : « Cheveux ternes, secs et sans vie? Essayez le nouveau Fructis Body & Volume de Garnier !».

Comment n’y avais-je pas pensé avant. Pour seulement quelques dollars, je pouvais m’immuniser contre le dénigrement et la diffamation. Il me s’agissait simplement d’entrer dans un drugstore, d’y acheter un bon shampoing, de me savonner la cervelle et vlan! Adieu quolibets, pointes et sarcasmes.

Puisque trouver un ami y est chose facile, il m’a semblé que PJC Jean Coutu s’avérait un bon choix pour trouver la solution à mon problème capillaire. Je me suis donc rendu à l’allée numéro deux où, à ma gauche, se trouvait l’antidote à la grossièreté dont j’avais été le souffre-douleur. Mais la fortune n’arrive pas sans péril. Encore fallait-il faire le bon choix parmi la flopée de produits déployés sur des rayons qui n’en finissaient plus de s’allonger.

Shampoing pour cheveux secs, gras ou normaux; shampoing pour cheveux colorés ou décolorés; cheveux gris, blonds, châtains, bruns, noirs ou auburn; cheveux permanentés, lisse, frisés et frisottés; cheveux rebelles ou dociles; shampoing à base de goudron, de bière, de zinc ou d’écorce d’agrume; shampoing anti-chute, médicamenté ou anti-pelliculaire; parfums d’automne, d’été, de printemps, de pêche, de pomme, de lavande, de kiwi, de fraise, de camomille, de vanille, de melon, d’eucalyptus, d’herbes de Provence, de citron; shampoing revitalisant ou sans larme, avec ou sans formule révolutionnaire à usage quotidien ou non, shampoing et conditionneur tout-en-un… Je vous le dit : une tâche nécessitant plusieurs heures de délibérations.

Pris de vertige, j’ai résolu de demander l’aide d’une préposée. Sandra m’analysa sommairement la tête et me suggéra avant toute chose un traitement à l’huile d’amande chaude, puis un masque capillaire aux huiles essentielles de pépins de raisins, une teinture blondissima pour quelques mèches, un shampoing revitalisant à base de vitamine E et de panthénol au lait de coco, un conditionneur au hénné avec pH équilibré, un traitement anti-chute et une pommade sans alcool pour une mise en pli de style décoiffé.

Total : 137,67$. Récurrence : à tous les mois.

Non mais quelle tête j’aurai après mon premier traitement capillaire ! Ces jeunes morveux seront sans voix lorsqu’ils me reverront rue Ste-Catherine.

La surabondance commerciale est chose prodigieuse. Chacun y trouve son compte. Par elle, nous entretenons la conviction que L’Oréal, Colgate et Gillette ont créé des produits spécialement conçus selon les besoins singuliers de chaque consommateur, à la façon d’un habit taillé sur mesure. Comme si tel dentifrice ne pouvait ne convenir qu’aux fumeurs et tel autre qu’aux gencives endolories.

À la façon d’un ami, les grandes sociétés commerciales savent s’occuper de chacun de nous. Elles savent nous dorloter et nous entourer d'un zèle réconfortant. Nous n'avons qu'à tendre le bras vers l'étalage, farcir le panier et passer à la caisse.

Cet ami que nous sommes censé trouver chez PJC a pour nom Procter & Gamble, Adrien Gagnon, Personnelle ou simplement Jean… Jean Coutu.

06 octobre 2006

#19 JUSTICE

[Droits individuels. Droits collectifs. Droits humains. Droits tout court. Ils sont revendiqués avec passion par tous et chacun. Combien toutefois se disent disposé à en céder une partie au profit d'un autre? Kirpans, chador, affichage commercial, Versets sataniques et même Harry Potter sont sur la ligne de feu! ]

1948 – 1994 : La politique d’apartheid en Afrique du sud bat son plein;

1559 – 1965 : L’Église catholique censure une grande partie de la littérature mondiale; c’est l'Index Librorum Prohibitorum;

1969 : Les forces policières investissent le bar gay Stonewall à New York;

2006 : Le gouvernement mexicain criminalise l’avortement, même par suite d’un viol;

2004-2005 : Des membres de l’armée américaine torturent et humilient de prisonniers détenus sans procès dans des prisons en Irak et à Guantanamo;

1940 : Fin de l’interdiction du vote des femmes lors d’élections législatives au Québec;

1978 : Le Conseil des arts de Montréal refuse une subvention à la production théâtrale Les Fées Ont Soif et menace le TNM de couper toute autre aide financière;

2005 : Jusque là, la France n’offrait aucune protection légale aux enfants handicapés privés d’accès facile à l’école;

1938-1957 : Au Québec, c’est la Loi du cadenas qui autorise les perquisitions et la fermeture de tout local soupçonné de diffuser des idées communistes ;

1957 : le maire de la ville d’Aylmer ordonne le retrait des disques d’Elvis Presley des jukeboxes de sa petite municipalité;

1939 : le Premier ministre canadien Mackenzie King interdit les réunions des Témoins de Jéhovah, qui s’opposent à la guerre;

2006 : Règlement de l’inéquité salariale au Québec; à travail égal, une femme était sous payée en comparaison avec un collègue masculin;

2006 : La polygamie en Islam est un privilège masculin; elle demeure interdite et punie pour les femmes;

Ces faits troublants ne remontent pas à la nuit des temps ou, comme certains aimeraient le suggérer, à l’époque de ma naissance voilà cent mille ans. Ils se sont produits au cours des quelques cinquante dernières années, ici et là, et plus souvent ici que là.

Je suis tombé hier sur ce texte constitutionnel qu’est la Charte canadienne des droits et liberté. Cette Charte est la loi suprême du Canada. On y proclame des valeurs fondamentales de respect, d’égalité, de liberté et de droits humains. Toutes les politiques, les actions, les décisions et les règles doivent s’harmoniser avec elle, sous peine d’être invalidées. Cette Charte proclame des droits que l’on dit fondamentaux, et condamne par le fait même les comportements disgracieux qui les transgresse.

Paradoxalement, ce texte est décrié par des dizaines de groupes. La police lui reproche de lui enlever toute marge de manœuvre dans l’exécution de ses fonctions. Les groupes religieux lui reprochent sa tendance à tout laïciser. Les politiciens lui reprochent de créer un gouvernement par des juges. Certains lui reprochent de nuire à l’épanouissement du français au Québec. D’autres lui reprochent de faire trop de place au français dans le reste du Canada. Une certaine droite lui reproche de favoriser les droits des femmes, des gays ou des syndicats. La majorité lui tient rigueur d’accorder trop de place à la minorité.

Enfin, plusieurs reprochent simplement à la Charte d’être l’œuvre de Pierre Elliott Trudeau, ce qui selon eux lui enlève tous ses mérites.

Je tente de me convaincre que ceux qui s’opposent à la Charte ne sont pas motivés par l’intolérance et le sectarisme, mais je n’y arrive pas. Je ne peux voir comment un homme raisonnablement équilibré et nuancé pourrait s’opposer aux principes de la Charte, si ce n’est pour en déprécier un autre.

Pour ma part, je préfère vivre dans une société où la protection des droits et libertés est excessive, plutôt que l’inverse.


1984 : Madame Louise Arcand, 40 ans et lectrice de nouvelle à Radio-Canada, est congédié parce que considérée trop vieille;

2006 : des centaines de journalistes sont toujours emprisonnés à Cuba pour délit d’opinion;

2004 : à l’Université d’Halifax, un étudiant aveugle se voit refusé l’accès à un cours d’immersion en anglais parce qu’il s’adressait en français à son chien guide;

2006: L’article 259 de la "Constitution de 1901" de l’Alabama stipule que “separate schools shall be provided for white and colored children, and no child of either race shall be permitted to attend a school of the other race". Une proposition pour abolir cette clause néanmoins inconstitutionnelle a été rejetée par referendum en 2004.

01 octobre 2006

#18 THE ACTOR STUDIO

[Nous sommes tous acteurs dans des rôles sociaux que l'on nous a assigné depuis des siècles, bien avant notre naissance. Bien peu de place nous est laissée pour l'improvisation. Ceux qui osent faire tomber le rideau le font souvent au prix de l'exclusion et du mépris.]


Ceux qui ont vu le jour au cours des cent dernières années – c’est-à-dire la totalité d’entre-vous, lecteurs hystériques – ceux-là auront eu la tâche pour le moins facile. Avant même leur naissance, tout aura été mis en place pour faciliter leur venue en ce monde et fixer à l’avance les rôles qu’ils devront assumer pour la durée de leur existence.

L’histoire que je me propose de vous narrer ici prend racine avant même que ne retentisse le premier cri du nouveau né, futur interprète d’un répertoire minutieusement tissé depuis des siècles et des siècles.

« C’est une fille !!! », de s'écrier l’infirmière à ma voisine. Les yeux larmoyants, Voisin et Voisine s’embrassèrent longuement, heureux de donner une petite sœur à leur garçonnet de 3 ans. La pièce de théâtre venait de commencer.

S’agissant d’une fillette, Voisin et Voisine entreprirent de façonner un tout nouvel espace pour la petite. À commencer par la chambre à coucher qui jusque là servait au garçonnet et qu’il fallait désormais métamorphoser. Le bleu des murs, des draperies et de la literie ne pouvait plus convenir à une petite fille. Rose! Il fallait tout repenser en rose. Tout et y compris ce qui servait de lit. On n’a pas idée de faire dormir une fillette dans un lit à rambardes brunes. Vêtements, poupées, objets décoratifs… tout devint subitement églantine.

Le garçonnet ne fut pas négligé. Voisin et Voisine s’attaquèrent à l’ancienne pièce de lecture, la convertirent en chambre d’enfant, tout en couleurs viriles, et décorée d’effigies de Superman, Batman, et de Spiderman. Bâtons de hockey et de baseball, ballon de foot et photo de Zidane étaient suspendus au plafond, tel une brasserie sportive.

C’était décidé à l’avance. Garçonnet serait un sportsboy énergique, courageux et téméraire. Il serait un mâle dans la vie. Fillette, quant à elle, serait rêveuse, sensible, romantique et, bien entendu, affriolante. Dans la vie, elle serait une romantique.

Plus tard, rendu à l’adolescence, les rôles de Garçonnet et de Fillette évolueront toujours selon la même trame bien déterminée. Garçon apprendra à conquérir son monde par la maîtrise de ses sentiments et son inclinaison à vouloir tout contrôler. Fille apprendra à conquérir le sien par la séduction et le charme. Il s’habillera s’en-va-t-en-guerre, elle se dévêtira astucieusement.

Leur vie d’adulte sera à jamais marquée par ce scénario.

Moi qui suis d’une époque où de tels rôles n’existaient pas, dès ma résurrection, je dus me constituer un costume viril et assumer le rôle qui est socialement assigné aux garçons. Jeans, t-shirt, coiffure spartiate et couleurs sobres. Bref, rien qui ne soit trop éthéré ou qui pourrait laisser supposer que j’entretiens des goûts délicats. Mes fréquentations intimes se devaient être essentiellement féminines. Mes émotions, indécelables. Mes gestes, fermes et masculins.

Ce rôle ne m’a jamais convenu. Quand j'entre sur cette scène, j’ai la certitude de jouer faux et de surcroît, dans une mauvaise pièce de théâtre. J'envie l'héroine tenant dans ses bras le jeune premier. J’ai donc abandonné ce rôle et depuis, je me contente de scènes moins fréquentées et réservées à un public restreint.

D’autres mauvais acteurs comme moi s’en sont moins bien tiré. Certains, inspirés de grandes tragédies grecques, ont tenté de s’enlever la vie. Plusieurs d’entre eux ont fatalement réussi. D'autres ont enduré huées et insultes de spectateurs outrés devant un spectacle si faussement interprété.

Lorsque, par idéologie conservatrice, moraliste ou idéaliste, les autorités d’Ottawa, de Québec ou du Vatican nous ramènent à ces rôles consacrés, je ferme les yeux et me console à la pensée que le public se lasse de cette comédie surabondamment présentée.

Et soudain, je suis serein en pensant à Fillette et Garçonnet pour qui des jours meilleurs sont à venir.

29 septembre 2006

#17 BRANCHÉ !

[Tous branchés que nous sommes, nos rapports personnels sont en profonde mutation. Vive l'ère de l'Omo-Technologus. Heureusement, il reste la télé-réalité.]


Naguère, le gamin que j’ai un jour été s’aband